On n’a plus 20 ans. Pas même 27, soupirent Emilie Blaser, Claire Deutsch et Adrien Barazzone, les trois auteurs de «Tu nous entends?» Autrement dit, pour ces trentenaires tout de même très fringants, plus possible de rejoindre le club des 27, ces stars du rock qui ont vécu à 200% et sont mortes prématurément… Mélancolique, alors, leur balade vintage? Non, plutôt joueuse et taquine. Comme s’il était temps pour ces comédiens de jeter leurs poupées préférées. Et toujours, avec ces diplômés de la Manufacture parfaitement formés à l’écriture de plateau, une maîtrise des univers visuels et sonores qu’il faut saluer. Après l’Arsenic, «Tu nous entends?» allume la Case-à-Chocs, à Neuchâtel, du 10 au 12 mars, puis le Théâtre Saint Gervais, à Genève, du 5 au 23 avril.

Une histoire absurde et mordante à la Roald Dahl. Mais c’est Lou Reed qui ouvre les feux de ce spectacle sur la rock’n roll attitude. D’ailleurs, dans l’esprit du leader du Velvet Underground, pas sûr que le triste destin de Waldo Jeffers ait eu les accents comiques que lui donne aujourd’hui Adrien Barazzone. Habillé d’une simple étole en fourrure, le comédien genevois raconte en titubant et en rotant comment cet amoureux transi a été vraiment transi en tentant une surprise postale. Tout au long de la soirée, l’acteur conserve ce personnage saturé d’alcool et d’enfance brisée. Une caricature? Oui, et ce ne sont pas ses deux comparses transformées en égérie hystérique (Emilie Blaser) ou en icône psychédélique (Claire Deutsch) qui lui jetteront la première guitare. Chaque séquence -l’interview, le concert, la poupée gonflable d’Emilie, l’invective de Claire- raconte un double-mouvement. D’un côté, une fascination pour cette fureur de vivre. De l’autre, une conscience que ces trajectoires éclair sont relativement primaires, même si Jim Morrison, dans un passage lyrico-new-age, invite à se «spécialiser dans le plaisir», annonçant déjà les méthodes de développement personnel à venir…

L’art du climat, la voilà la grande force de ce trio. Avec la scénographe Neda Loncarevic qui propose un labyrinthe matelassé inspiré par David Lynch, et Jérémy Conne au son qui, souvent, restitue des morceaux en sourdine, suggérant l’écho, sans oublier les éclairages filtrés, enfumés imaginés par Harold Weber, les trois acteurs-auteurs parviennent à recréer l’épaisseur du rock, ce monde à la fois puissant et pesant, fascinant et oppressant. Ce dédale accidenté, on le traverse avec eux, mais, grâce à leur humour et leur distance, le bout du tunnel est lumineux.


«Tu nous entends?», du 10 au 12 mars, Case-à-Chocs, Neuchâtel, www.case-a-chocs.ch, du 5 au 23 avril, Théâtre Saint-Gervais, Genève, www.saintgervais.ch