Le monde des lettres est aujourd’hui en deuil. Avec le décès de Michel Jeanneret, emporté dimanche dernier par une maladie sans rémission, il perd l’une de ses grandes figures, mondialement connue pour ses travaux sur la culture humaniste, sur la littérature française de la Renaissance et du XVIIe siècle. Erasme, Rabelais, Montaigne ou La Fontaine sont orphelins de l’un de leurs plus fins exégètes.

Né en 1940, Michel Jeanneret étudie à l’Université de Neuchâtel, dont il devient docteur ès lettres en 1970, non sans être passé au préalable par Cambridge, où il noue des liens forts avec le monde anglo-saxon. Il est ensuite recruté par le Département de Français de l’Université de Genève: c’est là, aux côtés notamment des «maîtres» Jean Rousset et Jean Starobinski, qu’il mène sa carrière exemplaire, accédant au rang de professeur ordinaire en 1976 et assumant de nombreuses responsabilités au sein de la Faculté des lettres.

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Des générations d’étudiants sont marquées par son enseignement: limpide, précis, géométrique, mais s’élevant toujours, à travers cette rigueur même, au plan des grandes questions intellectuelles, éthiques et esthétiques. Quant à ceux qui ont le privilège d’effectuer leur thèse sous sa direction, ils lui sont reconnaissants de sa disponibilité, de sa bienveillance, de son invitation à dégager l’essentiel en laissant aux pédants le soin d’accumuler les notes de bas de page…

Un même esprit d’humanité souffle sur ses livres, dont l’élégance enjouée tient de la conversation amicale. Avec une érudition discrète (presque dissimulée), Michel Jeanneret y éclaire certains pans négligés de la littérature et de la culture prémodernes, privilégiant deux questions qui secouent la poussière des bibliothèques et des sociétés savantes. D’un côté, le rapport intime de la littérature au corps, qu’il aborde en étudiant tantôt la tradition de la parole symposiaque (Des mets et des mots. Banquets et propos de table à la Renaissance, 1987), tantôt les provocations de l’écriture libertine (Eros rebelle. Littérature et dissidence à l’âge classique, 2003). De l’autre, la profonde instabilité des formes, plastiques ou littéraires, qui témoigne de la fascination de toute une époque pour le mouvement, l’inachevé, la métamorphose volontiers monstrueuse: cette mutabilité apparaît non seulement dans la culture de la Renaissance (Perpetuum mobile. Métamorphoses des corps et des œuvres, de Vinci à Montaigne, 1997), mais encore au cœur de l’édifice classique et des jardins à la française (Versailles, ordre et chaos, 2012).

Sa puissance de travail, Michel Jeanneret la doit peut-être à son éducation calviniste, mais il sait l’employer à bousculer les idées reçues, à combattre les conceptions puritaines de la littérature, à «décoiffer les perruques», comme il aime à dire. On voit mal la retraite de la fonction publique freiner un tel élan: dès 2005, il accepte un poste de professeur à la prestigieuse Université Johns Hopkins (Etats-Unis), où il enseigne jusqu’en 2009. Puis il partage son temps entre Genève et Cambridge, où réside son épouse Marian Hobson, intellectuelle britannique de premier plan. D’une infatigable curiosité, il se passionne alors – à 75 ans – pour le chantier des humanités numériques dans le cadre du Bodmer Lab (Université de Genève et Fondation Martin Bodmer), qu’il codirige avec bonheur aussi longtemps que sa santé le lui permet.

Perpetuum mobile: ses collègues et amis peinent à croire que le mouvement ait pu prendre fin…