Pont-Aven, village breton et mythique

Pour le grand public, Pont-Aven est peut-être célèbre pour ses fameuses galettes au beurre. Mais pour le monde artistique, la petite bourgade bretonne proche de Concarneau – à une dizaine de kilomètres à l'est – est quasiment un lieu mythique. C'est le site d'un acte fondateur de la modernité picturale. C'est en effet dans ce village, au bois d'Amour, qu'à la fin de l'été 1888, Paul Sérusier peint en une seule séance sous la dictée de Paul Gauguin un paysage simplifié qui devient le «Talisman» des étudiants de l'Académie Julian à Paris. Où Sérusier est massier, c'est-à-dire l'élève chargé de seconder le maître, et où il a pour collègues: Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Maurice Denis, Paul Ranson, Henri-Gabriel Ibels, qui se donnent le nom de Nabis ou prophètes en hébreu. C'est dans ce cadre que débarquent Giovanni Giacometti et son copain Cuno Amiet. Ce dernier effectuera le pèlerinage de Pont-Aven en 1892-93.

Le petit bourg breton, en fait, a été découvert en 1862 par deux amis de Corot. Et l'on y vient pour peindre en plein air. Quand Gauguin s'y pointe pour la première fois en 1886, il est encore, à 38 ans, sous l'influence de l'impressionnisme. Mais lors d'un deuxième séjour, aiguillonné par la fougue du jeune Emile Bernard, féru d'arts primitifs, Gauguin se laisse aller à son goût pour le sauvage et les couleurs fortes que lui a apporté entre-temps une expérience martiniquaise. La notion de synthèse est alors formulée et devient la norme. Et c'est ce principe qu'un Cuno Amiet contribue à faire rayonner bien au-delà de la Bretagne.

Die Brücke, un pont entre l'art et la vie

Cette dynamique de l'authenticité et de la spontanéité qui séduit tant Cuno Amiet, l'artiste suisse va la retrouver, quelques années plus tard, sous d'autres formes et de l'autre côté de l'Europe. Amiet est quelqu'un qui bouge et s'intéresse à ce qui se fait de novateur partout ailleurs. Pour ce Suisse alémanique, comme pour Hodler, l'Allemagne est un champ d'expansion évident. Surtout depuis que des Sécessions ont éclaté à Munich, Berlin et Vienne, en rébellion contre le conservatisme, contre l'omniprésence du style Biedermeier, de l'historicisme et de l'académisme. Et c'est grâce à sa volonté de participer à leurs expositions qu'Amiet – alors âgé de 38 ans – se fait repérer par un groupe de quatre jeunes artistes allemands, qui retrouvent dans son art leurs propres aspirations.

Elèves de l'Ecole technique supérieure de Dresde où ils avaient commencé des études d'architecture, Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Karl Schmidt-Rottluff et Fritz Bleyl forment depuis 1905 l'association Die Brücke. Une dénomination qui recouvre leur volonté de jeter un pont entre l'art et la vie, deux activités qu'ils se sont promis de mener conjointement et avec fougue. Admirateurs de l'œuvre de Munch, d'Ensor et de Van Gogh, on retrouve chez eux la même fascination pour les couleurs fortes et le primitivisme que du côté des peintres de Pont-Aven. Mais leurs œuvres expriment davantage de violence, de malaise et de révoltes que les œuvres françaises, quinze ans auparavant. A leur contact, Amiet va étoffer sa palette de tons inusités, osés et criards. Et comme eux, manifeste une sorte d'effusion panthéiste avec la nature.

De l'impressionnisme à l'expressionnisme

Lorsque Gauguin séjourne pour la première fois à Pont-Aven, il est encore soumis – comme dit plus haut – à l'influence de l'impressionnisme. Qu'est-ce que cela signifie? Que son style est encore naturaliste, la peinture impressionniste restant exclusivement centrée sur les sensations visuelles. Alors que la peinture expressionniste va chercher à mettre en avant la subjectivité de l'artiste. Telle est l'évolution principale des différents mouvements énumérés, au tournant des XIXe et XXe siècles.