Il faut s'imaginer une soirée au Burgtheater de Vienne. L'empereur Joseph II s'est déplacé en personne, il assiste dans un théâtre bondé à une «académie» donnée par le virtuose Mozart. Une symphonie d'envergure (Haffner), entrecoupée de deux concertos pour piano, de quatre airs pour soprano, d'extraits de la Sérénade Posthorn agrémentés de délicieuses Variations sur un thème de Paisiello: c'est ainsi qu'en mars 1783, la vedette du jour donne un concert applaudi par tous - surtout par l'empereur.

Ce programme d'académie, le seul qui nous soit parvenu avec le détail complet des œuvres, donne un aperçu des mœurs de l'époque. Car on n'écoutait pas la musique de la même façon. Pianiste et chef, Christian Zacharias s'en explique, avant deux concerts qu'il donne ce soir et demain à Lausanne, à la tête de l'Orchestre de chambre de Lausanne, avec la soprano Rachel Harnisch.

Le Temps: Quel est le rayonnement de Mozart à Vienne en 1783?

Christian Zacharias: C'est une star. Mozart vend alors des concerts par souscription. C'est sa manière de gagner sa vie. Il donne aussi des leçons de piano, fait éditer ses œuvres, reçoit des commandes à l'opéra. Sa musique est encore fraîche et nouvelle, elle ne désarçonne pas le public.

- Comment ça? Mozart aurait-il heurté les oreilles viennoises?

- A partir de 1785-86, sa cote baisse soudainement. Ses concerts sont beaucoup plus rares. Au lieu d'être l'organisateur de la soirée, il se fait inviter par d'autres vedettes; il n'est plus la star numéro un. A nos yeux, c'est d'autant plus incompréhensible que sa musique ne cesse de gagner en étoffe et en maturité.

- Mais comment expliquer ce désaveu du public?

- Il faut supposer que son langage était trop compliqué. Ecoutez le Concerto pour piano en ut mineur (K.491) ou le Quintette à cordes en sol mineur (K.516) et vous saisirez les difficultés que cette musique devait représenter pour les Viennois. Le public aimait les Italiens. On allait à l'opéra pour applaudir Salieri, Paisiello, ou l'Espagnol Martín y Soler. Or cette musique est tellement pauvre comparée à Mozart qu'on peine à le croire.

- Pourquoi les programmes des «académies» étaient-ils si longs?- Il n'y avait pas de radio ni de CD à l'époque. Chaque concert était un événement. Les gens allaient au concert comme on va au cinéma aujourd'hui. On se pressait aux nouveautés. C'était très rare de réentendre des œuvres. Le déroulement du concert était aussi différent: il y avait deux entractes, on organisait des dîners dans des salles attenantes, on n'avait pas peur de mélanger les genres: une symphonie, un concerto, un air de concert...

- Vous trouvez normal de couper une symphonie en deux, avec des mouvements distillés par-ci, d'autres par-là?

- C'est nous qui sommes rigides. C'est nous qui avons pris pour habitude de formuler des programmes standards avec une ouverture, un concerto, une symphonie. A l'époque, on aimait la variété. On n'était pas pressé par le temps. Le concert était une carte de visite. Faut-il faire jouer tous les musiciens d'un orchestre sous prétexte qu'ils sont payés pour un soir? Moi-même, j'ai déjà organisé ce genre de concert à Lausanne où je joue dans diverses configurations - avec l'orchestre, avec un petit groupe, puis seul.

- Quel genre de public assistait à ces académies?

- La noblesse, mais aussi les citoyens, les bourgeois et les négociants. C'est sûr qu'il fallait de l'argent pour aller au concert. Mozart a aussi écrit pour un public moins fortuné: prenez l'exemple de La Flûte enchantée au Theater auf der Wieden.

- Mozart a-t-il tété un génie dès ses premières compositons?

- Soyons honnêtes: le public ne connaît qu'une partie infime de son œuvre. On joue toujours les mêmes symphonies, toujours les mêmes concertos. Or Mozart a mis un certain temps pour se révéler à lui-même. Comparé à Haydn, déjà génial après la 3e Symphonie, ses premières symphonies sont conventionnelles. Il faut attendre le dernier Concerto K.595 pour que la tonalité de si bémol majeur se pare soudain d'une couleur inédite, mystérieuse, qui préfigure Schubert.

- Comment abordez-vous Mozart aujourd'hui, après quarante ans de fréquentation?

- Ma conception n'a pas radicalement changé. Je joue ses œuvres sur un piano Steinway qui n'a pas le son des instruments d'époque. Je crois fermement qu'une œuvre d'art finit par avoir une vie propre. Il faut trouver la solution en soi-même, tout en se documentant, en écoutant tel musicien, tel orchestre sur instruments anciens. On ne saura jamais comment jouait Mozart. Même s'il venait me dire de quelle façon interpréter sa musique, je ne pourrais jamais faire abstraction de ma sensibilité.

Christian Zacharias, Rachel Harnisch et l'OCL. Ce soir à 20h30 et ma 24 janvier à 20h, salle Métropole, Lausanne. Loc. 021/345 00 25 ou http://www.ocl.ch