Critique: «L’Enlèvement au sérail» à l’Opéra de Fribourg

Mozart et son pardon salvateur

L’Enlèvement au sérail sans turban ni sabre, mais avec des kalachnikovs: voilà qui place l’opéra de Mozart dans notre siècle. Impossible de ne pas penser aux factions terroristes ou au fondamentalisme religieux – tristement d’actualité. Pour le reste, la nouvelle production de l’Opéra de Fribourg convie les valeurs chères à Mozart: la clémence, le pardon, bien préférables à une vengeance purement aveugle et meurtrière.

Sous la baguette alerte et colorée de Laurent Gendre (malgré quelques décalages entre les voix et l’orchestre), le Singspiel brille par ses turqueries et son parfum d’exotisme. Par bonheur, le metteur en scène Tom Ryser évite le piège de l’orientalisme de pacotille. Oui, l’opéra se passe dans un sérail au pays des Ottomans, mais ce qui aurait pu être une énième production de carte postale (un peu comme celle de Zabou Breitman récemment à l’Opéra de Paris) revêt une dimension plus profonde dans la lecture qu’en offre le metteur en scène bâlois à Fribourg.

Du reste Tom Ryser campe lui-même le pacha Selim (un rôle entièrement parlé). Son concept – qui n’est pas si évident et que l’on saisit a posteriori après avoir vu tout le spectacle – repose sur l’idée que le maître du sérail est un homme blessé. Selim éprouve un amour inconsolable pour sa bien-aimée perdue. Non seulement il a perdu sa patrie, chassé par un gouverneur ignoble, mais cette ravissante créature disparue hante son esprit nuit et jour. Son amour fétichiste se traduit par une façon très particulière d’habiller les captives du harem, à l’image de sa bien-aimée. Seule Konstanze (une Espagnole achetée à des pirates) sort du lot, récalcitrante à l’idée de devenir «la favorite» du pacha: elle restera fidèle à son cher Belmonte.

Les remous de la première séquence de l’opéra (pendant l’Ouverture) suggèrent à quel point les cœurs seront mis à l’épreuve. On y voit un voilier voguer tant bien que mal sur une mer démontée. Des figurants agitent des grands draps bleus, mimant les vagues agitées comme dans un conte de fées. La sobriété des décors (quelques pans et tentures aux motifs floraux) et la volonté d’épure assurent sa limpidité au récit. Et même si le concept de Tom Ryser paraît un peu tiré par les cheveux (pourquoi tout axer autour du pacha Selim?), la direction d’acteurs est claire, illustrant les rapports entre les personnages.

Lors de la représentation vue mardi dernier dans des conditions pas optimales (à 13h30, devant un public de collégiens), les chanteurs étaient inégaux. Maria Rey-Joly (Konstanze) se montre fâchée avec la justesse. La voix – assez corsée – présente des acidités, et l’on aimerait plus de souplesse dans la conduite de la ligne. L’Américain Joshua Stewart (Belmonte) chante avec expressivité, mais ce n’est pas le ténor mozartien rêvé. Sa voix paraît presque trop «héroïque» pour le rôle, plus à l’aise dans les accents fébriles (dans le quatuor au 2e acte) que dans la suavité requise pour le premier air. Amelia Scicolone compose une Blondchen vive, dégourdie scéniquement, aux aigus agiles et lumineux. Sans être une authentique basse profonde, le Bavarois David Steffens campe un Osmin au tempérament trempé. Certes, le timbre est un rien fruste par instants, mais il personnifie très bien le gardien du sérail. David Sitka est un Pedrillo bien chantant, tandis que Tom Ryser (Selim) s’avère un excellent comédien. Le chef fribourgeois Laurent Gendre accompagne les chanteurs avec entrain. Il fait jaillir les aspérités comme la tendresse contenue dans ce joyau mozartien. «L’Enlèvement au sérail» de Mozart, ve 9 et di 11 janvier à l’Opéra de Fribourg. Ve 16 et di 18 janvier à l’Opéra de Lausanne.