Lyrique

Mozart pris en otage au Grand Théâtre

La mutilation de «L’Enlèvement au sérail» accable. Luk Perceval enchaîne arbitrairement un texte à des fractions de partition pour illustrer sa vision de la vie

Que reste-t-il de L’Enlèvement au sérail de Mozart après le passage du metteur en scène Luk Perceval? A part des extraits musicaux dont Fabio Biondi et l’OSR offrent le meilleur possible, pas grand-chose. En fonction du tonitruant événement annoncé, on ne peut que citer Shakespeare: «much ado about nothing» (beaucoup de bruit pour rien). Un comble pour Mozart, qui dit beaucoup, sans bruit mais avec une musique sublime.

De quoi parle-t-on? D’abord d’un postulat. Le livret de Johann Gottlieb Stephanie déclaré insuffisant par les équipes en jeu, sa suppression et sa réécriture complète ont été autorisées. C’est un concept qui peut se défendre. Mais on est alors face à une tromperie, puisque le titre de L’Enlèvement au sérail reste placardé sur les affiches et les programmes du Grand Théâtre. Or il n’est plus question ici de l’œuvre annoncée, mais d’un spectacle utilisant des fragments mozartiens sur une histoire différente.

Onze airs, le quatuor coupé du deuxième acte et le récitatif et duo de Konstanze et Belmonte du troisième sont utilisés. Et pour répondre à une cohérence scénique, le lied K.390 An die Hoffnung et un fragment orchestral tiré d’Ascanio in Alba sont ajoutés. Il aurait donc fallu clairement renommer le projet, comme Peter Brook le fit par exemple pour ses magnifiques Tragédie de Carmen et Impressions de Pelléas.

Le livret a été confié à l’écrivaine turque Asli Erdogan, exilée après un emprisonnement pour ses prises de position contre le régime. L’idée avait du sens: cette compatriote tourmentée de Selim et Osmin était invitée à réinterpréter la célèbre turquerie du XVIIIe siècle. Mais son texte n’a pas été réalisé comme prévu.

Un lien mince

A la suite de différents problèmes, ce sont des morceaux du livre d’Asli Erdogan Le Mandarin miraculeux qui servent de substrat à la vision du metteur en scène Luk Perceval. Pour dire quoi? Le récit de l’écrivaine, à l’époque où elle travaillait au CERN de Genève, parle de solitude, de différence, du passage de la vie, de perte, de mort et de nostalgie, autant de thèmes que le Belge aborde de façon récurrente dans ses spectacles. Le lien avec L’Enlèvement est mince…

Pour la mise en forme, les monologues tirés du recueil autobiographique sont récités par des acteurs âgés, doubles des chanteurs jeunes, et diffusés par haut-parleur. Entre les airs. Mais parfois aussi en même temps, ce qui crée une cacophonie et écrase certains éléments.

Le cœur battant de la vie

Concernant le reste, la douzaine de rendez-vous chantés, accolés aux sujets parlés, prive la partition de narration linéaire. Exsangue et hachée, celle-ci se voit dévitalisée et désincarnée. Certes, un Singspiel manie séparément les mots et les notes. Mais avec un fil conducteur tissé serré entre eux.

Il ne s’agit pas de crier au scandale. Aujourd’hui, on attend des relectures d’opéra qu’elles sortent du cadre muséal et touchent au cœur battant de la vie. Qu’elles questionnent et ouvrent sur des découvertes ou des redimensionnements exemplaires. Ici, la proposition se situe à la limite de l’imposture: là où une œuvre est subtilisée, déformée et se trouve réappropriée sans aucune considération pour les créateurs.

Avec ces ingrédients disparates, sans lien organique mais réunis de façon purement cérébrale, le rapt laisse un goût amer. D’autant plus que la lourdeur de certaines images désole, comme Osmin, libidineux vieillard en chaise roulante ou piteux voyeur lors du mariage d’un Noir et d’une Blanche…

Détournement de sens

Dommage pour la haute cage tournante en bois de Philip Bussmann. Elle offre de belles perspectives symboliques et une esthétique sobre sous quelques flocons de neige poétiques. Triste pour l’OSR et Fabio Biondi. Ils révèlent en fosse une grande sensualité musicale avec des nuances vivantes et sensibles, dans un rééquilibrage harmonieux des pupitres. Regrettable pour la verdeur des chanteurs. Denzil Delaere (Pedrillo), Nahuel di Pierro (Osmin) et Olga Pudova (Konstanze) dominent le quintette de solistes et attisent les sentiments.

Le détournement de sens prive L’Enlèvement de son message humaniste. En supprimant le personnage du pacha Selim, incarnation de la clémence et de l’intelligence contre le fanatisme d’un Osmin transformé en misérable impuissant, la relecture s’avère d’autant plus incompréhensible que le sujet initial se révèle particulièrement porteur de nos jours. Mais les fantasmes de Luk Perceval sont visiblement trop personnels pour toucher à l’universel.

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Grand Théâtre les 24, 26, 28, 30 janvier, 1er et 2 février. Rens: 022 322 50 50, www.gtg.ch

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