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Mozart pris en otage dans les sables du désert

Le directeur du Festival d’Aix-en-Provence a refusé deux passages de la mise en scène. La partition de «L’Enlèvement au sérail» souffre d’un traitement théâtral trop radical

Mozart en otage dans les sables du désert

Lyrique Le directeur du Festival d’Aix a refusé deux passages de la mise en scène

La partitionde «L’Enlèvementau sérail» souffred’un traitement théâtral trop radical

Non, il n’y aura pas de polémique. Le directeur du Festival d’Aix-en-Provence, Bernard Foccroulle, a exigé de modifier deux passages de la mise en scène de L’Enlèvement au sérail de Mozart. Sa décision coupe court au scandale. Un choix responsable apprécié du public. Martin Kusej a fini par obtempérer à l’injonction.

De quoi s’agit-il? D’interprétation des textes. Le livret de Die Entführung aus dem Serail de Gottlieb Stephanie, d’après la pièce de Christoph Friedrich Bretzner, ne date pas d’hier. La turquerie humaniste qu’en a tirée Mozart est créée en 1782. Le sujet tombe pourtant à pic pour l’innovateur scénique d’origine autrichienne qui le revisite actuellement à Aix.

En collaboration avec le dramaturge Albert Ostermaier, Martin Kusej a choisi de détourner l’ouvrage de son chemin orientalisant et humoristique vers une actualité plus brûlante. Il n’est ni le premier, ni le dernier. Mais le bât blesse dans le contexte politique et religieux international du moment.

Les allusions à l’Etat islamique (un drapeau) et aux pratiques de décapitation de certains groupes terroristes (les têtes des protagonistes dans des sacs en plastique à la fin de l’œuvre) ont été jugées inappropriées sur une scène lyrique, à une époque particulièrement tourmentée par des actions sanguinaires. «Ce n’est pas une censure, explique le directeur, c’est de la maturité.» De la part d’un homme si engagé et soucieux des artistes, on n’en doute pas.

«La question de l’image est devenue extrêmement sensible, nous n’avons pas voulu que des photos piochées dans la production se retrouvent sur Internet hors contexte», déclarait-il lors de la présentation de la prochaine saison (LT du 04.07.2015). «Après les attaques du 26 juin, les allusions à Daech ne m’ont pas paru pertinentes sur une scène d’opéra», a-t-il souligné.

Le drapeau a ainsi été noirci devant la caméra à manivelle qui enregistre les déclarations forcées des protagonistes, devenus otages politiques. Et à l’issue de l’opéra, Osmin apparaît les mains et les habits «seulement» ensanglantés, sous le regard effaré du pacha Selim.

Cet événement exceptionnel (c’est la première fois que Bernard Foccroulle intervient dans une production) ne peut pourtant pas dissimuler le mauvais résultat artistique de l’aventure. Car si la lecture peut se justifier, voire apporter une réflexion et une cohérence supplémentaires, la partition ne saurait s’extraire de l’ensemble. Bien sûr, le genre du sing­spiel porte à élargir les limites du côté du verbe. Et la pratique d’adaptation du texte selon les villes visitées, avec des saillies satiriques locales, peut faire partie du jeu. Mais contraindre à ce point la partition pour en livrer une version quasiment différente, en la soumettant coûte que coûte aux volontés théâtrales, constitue une autre forme de rapt. C’est ainsi à un kidnapping de Mozart que Martin Kusej et Albert Ostermaier ont finalement participé, dépassés eux-mêmes par leur impérieuse nécessité de liberté et de dénonciation. Au bout du compte, la musique semble figurer en interludes d’une nouvelle pièce théâtrale. Voilà qui est bien dommage. Car l’idée initiale ne manque pas d’intérêt ou de force. Et le dispositif scénique d’Annette Murschetz est remarquable. A jardin, une grande tente bédouine militaire noire. Du sable rosé l’entoure à l’infini sous un ciel aux lumières splendides. C’est tout. Et c’est beaucoup. Car dans cette simplicité, cette pureté et ce vide écrasé d’un soleil de plomb, l’histoire peut occuper tout l’espace et changer d’époque à sa guise.

Mais sur ce beau fond, la forme pèche. Les parties parlées, rallongées et entrecoupées d’extinctions lumineuses pour chaque jour d’errance dans le désert rendent cet Enlèvement interminable et décousu. Ce contexte déstabilisant explique sans doute la désunion du Freiburger Barockorchester qu’on peine à reconnaître après la lumineuse Alcina de la veille. Le voici soudain grêle et désorienté sous la baguette pourtant vivace du jeune Jérémie Rhorer. On ­regrette aussi le manque de rayonnement des très belles voix en jeu.

L’Osmin anthracite de Franz-Josef Selig, la Blonde très fraîche de Rachele Gilmore, l’éclatant Pedrillo de David Portillo, le Belmonte sensible de Daniel Behle et la Konstanze de caractère de Jane Archibald ne parviennent pas à sortir la tête du sable, où Pedrillo est enfoui un long moment au début du spectacle. Seul rescapé de ce combat des mots avec les notes, l’acteur Tobias Moretti émerge en vainqueur d’une production déroutante.

L’Enlèvement au sérail. Théâtre de l’Archevêché,les 6, 8, 11, 13, 17 et 21 juillet à 21h30. Sur Arte le 8 en direct et en streaming sur concert.arte.tv/frRens. 00 33 434 08 02 17

Contraindre la partition et la soumettre ainsi aux volontés théâtrales constitue une autre forme de rapt

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