Trois minutes d’immersion dans Mr. Nobody et vous avez déjà le tournis, essayant désespérément de faire sens d’un maelström d’images déconnectées, voire même contradictoires. Mais comment un même homme peut-il mourir plusieurs fois? La solution: s’accrocher à la narration «off» façon Sunset Boulevard/American Beauty et attendre que ça passe. De fait, ça se calme un petit peu dès que le héros, devenu un vieillard du futur (ah bon, il n’est donc pas mort?), confie ses problèmes de mémoire à une sorte de psy tatoué. A partir de là, soit vous êtes partant pour suivre son histoire dans l’un des films-puzzles les plus schizo jamais imaginés (sur la base des théories du big bang, du chaos et des cordes!), soit vous avez déjà calé, la rumination philosophique n’étant pas votre tasse de thé.

Avec Mr. Nobody, le Belge Jaco van Dormael, né en 1957, joue son va-tout. Auteur prometteur (Toto le héros, 1991) mais diversement apprécié (Le Huitième Jour, 1996), il aura travaillé durant huit ans à ce film qui a finalement coûté 33 millions d’euros. Une paille si l’on considère le feu d’artifice visuel et narratif proposé, qui renvoie à leurs études la plupart de nos apprentis visionnaires. Mais sans doute également la cause d’un trop plein problématique qui a valu à ce candidat au titre de chef-d’œuvre un refus de la part du Festival de Cannes, avant que celui de Venise ne le prenne en compétition dans une version légèrement raccourcie.

En 2092, Nemo Nobody (Jared Leto) est, à 117 ans, l’homme le plus âgé sur Terre. Le dernier à devoir mourir de vieillesse aussi, l’humanité ayant depuis trouvé le moyen de régénérer ses cellules. Protagoniste d’une émission de télé-raélité qui suit ses derniers jours, il est interrogé par un médecin puis par un journaliste auxquels il raconte sa vie. Ou bien ses vies? Car il ne semble plus très bien se souvenir de ce qu’il a réellement vécu ou seulement rêvé.

Déjà, son récit commence avant sa naissance, par son «choix» de ses parents! A 9 ans, ceux-ci l’ont placé devant une nouvelle décision traumatisante: rester en Angleterre avec papa ou partir avec maman aux Etats-Unis. Dès lors, son récit s’embrouille entre plusieurs versions possibles, centrées sur trois femmes différentes: la blonde Elise (Sarah Polley), avec laquelle il fondera une famille mais qui se révélera gravement bipolaire, la tranquille Jeanne (Linh Dan Phan), qu’il n’aime pas mais auprès de laquelle il connaîtra le bien-être matériel, et Anna (Diane Kruger), son grand amour que le destin s’ingénie à tenir loin de lui…

Comment jongler avec tous ces possibles, autant de temps et de lieux différents? Comment refuser le binaire et se frotter à une complexité infinie? Van Dormael n’opte certes pas pour la facilité en choisissant l’alternance systématique. Sa première réussite est d’avoir réalisé malgré tout un film cohérent, où l’on ne perd jamais le fil des différents récits. Son travail purement cinématographique n’est pas moins impressionnant, l’auteur usant de tous les trucs du catalogue tel un jeune clippeur surdoué, jusqu’à visualiser un voyage sur Mars qui n’a rien à envier à Hollywood!

Tout cela débouche-t-il pour autant sur une expérience de spectateur satisfaisante? Oui, tant la surprise et l’émerveillement constants véhiculent ici de profondes questions existentielles (pourquoi le bonheur reste-t-il insaisissable?), métaphysiques (libre arbitre ou destin?) et cosmiques (et si le temps s’inversait?). Mais pas totalement, dans la mesure où les personnages, à peine esquissés, ne sauraient susciter de grande émotion et où cet assemblage d’instantanés ne forme jamais un véritable style. Malgré tout le brio, au final, la mémoire risque fort de ne pas retenir grand-chose de cet invraisemblable méli-mélo.

En tutoyant les expériences spatio-temporelles d’un Alain Resnais ou d’un Charlie Kaufman, le cinéaste belge n’est pas le premier à viser plus haut que ses moyens. Mais son film ne dépareillera pas à côté de tentatives telles que Possible Worlds de Robert Lepage, It’s All About Love de Thomas Vintergerg, The Fountain de Darren Aronofsky, ou Southland Tales de Richard Kelly, autres «monstres» fascinants.

Bref, on se gardera aussi bien d’ériger van Dormael au rang de génie que de le ravaler à celui d’un imposteur. Son court-métrage È pericoloso sporgersi (1984) contenait déjà la «scène primitive» de la course de l’enfant après le train qui emporte sa mère (avant Le Hasard de Kieslowski!). Développement tardif de ce thème, Mr. Nobody constitue même un troublant aveu de la part de ce cinéaste à la fois obsessionnel et insaisissable, qui revendique le droit à ne pas choisir, à confondre vie rêvée et vie vécue.

Film labyrinthe, laboratoire, voire film installation, Mr. Nobody est sans doute un autoportrait. C’est aussi une belle métaphore du cinéma lui-même, formidable machine à affabuler, à s’imaginer d’autres vies, mais en dernière analyse soumise à la même contrainte temporelle que notre existence.

Mr. Nobody, de Jaco van Dormael (France/Belgique/Canada/Allemagne 2009), avec Jared Leto, Diane Kruger, Sarah Polley, Linh Dan Phan, Rhys Ifans, Natasha Little, Allan Corduner, Daniel Mays, Toby Regbo, Juno Temple, Chiara Caselli. 2h18.

On se gardera aussi bien d’ériger van Dormael au rang de génie que de le ravaler à celui d’imposteur