Surprise cette année dans le «Concorso internazionale» du Locarno Festival: parmi les dix-sept films à concourir pour le Léopard d’or, quatre sont des documentaires, tandis qu’un cinquième, Dragonfly Eyes, qui n’a pas encore été montré, part d’images «vraies» issues de caméras de surveillance pour construire une fiction. Quatre documentaires, cela fait peut-être beaucoup, d’autant plus qu’en parallèle, la section indépendante de la Semaine de la critique est entièrement dédiée à ce qu’on appelle le cinéma du réel. Reste que ces longs-métrages fort différents permettent de comparer la manière dont des réalisateurs partent de petites histoires pour en raconter, ou non, de plus grandes.

Si dans Ta Peau si lisse (voir Le Temps du 4 août dernier) le Québécois Denis Côté s’intéresse au culturisme en filmant des messieurs muscles de manière distante, sans véritablement chercher à comprendre les motivations profondes qui les poussent à se détruire physiquement, voire psychiquement, Wang Bing aborde de son côté son sujet de manière autrement plus frontale: dans Mrs. Fang, il filme l’agonie d’une Chinoise atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Après un bref plan de Fang Xiuying debout, en 2015, il nous montre les dix derniers jours de sa vie, l’an dernier, avec à son chevet sa famille. Quasi momifiée, Mme Fang est alitée, immobile, tandis qu’autour d’elle on s’agite, on déblatère, on se dispute aussi, avec de temps à autre quelqu’un qui touche l’agonisante pour savoir si elle est encore chaude.

Gros plans désagréables

Wang Bing nous emmène parfois hors de la chambre, sur une rivière où on pêche à l’épuisette électrique. Plus facile de sortir un poisson de l’eau quand on l’a déjà grillé… On n’affirmera pas que le cinéaste insinue que les proches de Mme Fang la perçoivent comme un poisson dont il faudrait abréger les souffrances, mais on y pense. Le réalisateur multiplie également les très gros plans immobiles de la malade, qu’il nous montre pendant de très longues minutes les yeux vides et la bouche ouverte.

Regarder ainsi la mort en face déstabilise et tient presque du voyeurisme. Wang Bing veut-il nous obliger à détourner le regard? Veut-il dire quelque chose sur ces sociétés occidentales où l’on meurt de plus en plus seul, à l’hôpital? Peut-être. Reste que se voir confronté ainsi à une agonisante a quelque chose de désagréable, d’autant plus que cette histoire d’une fin de vie ne dit rien, de manière plus large, sur la société chinoise. On aurait compris que le cinéaste filme une ouvrière détruite par une dure de vie de labeur, loin des nantis du miracle économique chinois, mais là, on ne voit pas trop où il veut en venir.

Révélé par le monumental A l’ouest des rails (2003), plus de neuf heures d’images autour de la désagrégation d’un complexe industriel, Wang Bing avait documenté dans Crude Oil (2008) le quotidien d’ouvriers travaillant en plein désert de Gobi sur un forage pétrolier; dans Fengming, chronique d’une femme chinoise (2007), il donnait durant plus de trois heures la parole à une vieille femme se souvenant avec un extraordinaire souci du détail de quelques décennies de sa vie, de la création de la République démocratique de Chine, des débuts du journalisme militant et de la tristement célèbre Révolution culturelle. Autant d’œuvres fortes, là où Mrs. Fang nous laisse perplexe.

Au cœur de l’Amérique raciste

A l’opposé, Travis Wilkerson parvient admirablement à partir d’une petite histoire pour en raconter une bien plus grande: celle de la lutte civique pour les droits des Afro-Américains, de tous ces hommes et ces femmes froidement assassinés par des Blancs. Dans Did You Wonder Who Fired the Gun?, qui trouve son titre dans les paroles d’une chanson folk engagée de Phil Ochs sur le meurtre de William Moore, le réalisateur américain enquête sur une partie sombre de l’histoire familiale. En 1948, son arrière-grand-père, S.E. Branch, abattait froidement Bill Span, un Noir.

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De manière assez maligne, Wilkerson commence par lister les similitudes entre ce secret de famille et To Kill a Mockingbird, grand classique de la littérature américaine magnifiquement porté à l’écran en 1962 par Robert Mulligan. On est d’emblée capté par ce qu’il nous conte en voix off, par l’histoire de cet aïeul profondément raciste sous son air jovial. De manière récurrente, l’Américain filme un travelling sur une route déserte. Plus le récit avance, plus la route sera sombre, baignée par une lumière crépusculaire; car plus le récit avance, plus ce que l’Américain découvre laisse songeur sur la nature humaine, avec comme point d’orgue cette tante devenue membre d’un groupuscule suprémaciste.

On pourrait reprocher à Travis Wilkerson une narration trop ostensiblement tape à l’œil, sûre de ses effets. C’est vrai. Mais par son montage rock, sa belle utilisation d’images d’archives et la subjectivité assumée de ses commentaires, son documentaire se profile comme un passionnant objet de cinéma, loin de ces trop nombreux films à l’approche télévisuelle.