Quitter une maison où l’on a vécu pendant des années représente toujours un déchirement – même quand le déménagement est réjouissant. Entre deux cartons, on se retrouve à faire le bilan, à contempler cet espace qui a contenu nos humeurs et nos cent pas.

Un salut aux murs: c’est l’esprit de la nouvelle exposition du Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac), la dernière dans ses quartiers de la maison Gaudard, à côté de la cathédrale, où il a pris racine en juin 2000. Après vingt ans et quelque 121 explorations thématiques, l’institution s’apprête à faire ses valises, direction le site de Plateforme 10, où elle rouvrira en 2022. Alors oui, Extraordinaire sonne un peu comme un adieu. Mais un adieu jouissif – et collectif.

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Car c’est toute l’équipe curatoriale du musée qui s’est rassemblée pour concocter cet hommage – fait de coups de cœur personnels. Des objets pépites, des perles collectées ou repérées au fil des ans mais qui n’avaient encore trouvé leur place dans aucune exposition. «L’idée était de dire merci à la maison, mais aussi de se faire plaisir», explique de la directrice, Chantal Prod’Hom. Le contenu de ces «boîtes à malice»? Subjectif, forcément. «Il peut s’agir d’objets qui nous ont touchés de par leur esthétique, leur réalisation, leurs matériaux ou encore leurs messages», précise la curatrice Claire Favre Maxwell.

Une maison en carton

Des trouvailles hors normes appelées à dialoguer avec cette ancienne bâtisse – avant qu’elle ne redevienne un lieu d’habitation, sa fonction première. Et si les deux univers se télescopaient? Germe alors l’idée de transformer le musée en une maison faussement ordinaire, pour accueillir ces œuvres extraordinaires.

Du garage au salon en passant par la salle de bain, l’exposition nous invite à visiter cette demeure dont les murs et le décor ont été entièrement façonnés en carton blanc. Une solution bon marché mais surtout symbolique, allégorie du déménagement à venir. «Et quand on est enfant, c’est le matériau de l’imaginaire», ajoute le scénographe, Sébastien Guenot.

La ville a joué le jeu en mettant à disposition une tonne et demie de carton, dont une portion a été confiée à des classes du Gymnase de Morges et du Centre d’enseignement professionnel de Vevey. Des petites mains bluffantes de créativité qui ont imaginé, pour habiller les meubles, tout un tas d’objets du quotidien: un rasoir électrique, des briques de lait, une lampe de chevet, une multiprise…

Papillons de nuit

La visite est d’abord un émerveillement. Une immersion poétique dans la maison d’un conte, Boucle d’Or si ses ours étaient friands de design. Uniquement référencées dans le fascicule distribué (on n’étiquette pas son intérieur!), peu d’œuvres se trouvent en vitrine, comme pour se fondre d’autant mieux dans le décor. On se prend à les chiner. Dans la salle à manger, la carafe soufflée à travers un os de vache du studio italien Formafantasma côtoie les couverts hybrides (et inutilisables) de Nils Hint, mi-pince mi-fourchette, mi-pédale mi-cuillère.

Les matériaux étonnent. Dans la salle de bain, la sculpture Lucid Love des Néerlandais Verhoeven Twins, pourtant en verre ultra-résistant, imite à merveille l’aspect léger et irisé des bulles de savon. Dans la chambre à coucher, la robe cintrée de l’artiste romande Emma Lucy Linford a été réalisée en fils de laiton tricotés, reflétant la féminité et ses diktats. Quant aux outils de Christian Gonzenbach accrochés au mur du garage, il ne s’agit en réalité que de leurs reflets, moulés sur l’empreinte qu’ils ont laissée dans le sable.

Parfois, le résultat émerveille carrément: au-dessus du lit conjugal, les Viennois du Mischer’traxler Studio présentent Nocturnal Cloud, 32 ampoules où frétillent, lorsqu’on s’en approche, des papillons lumineux. Mais l’installation la plus massive se trouve dans la salle de musique: les chaises anthropomorphes du designer néerlandais Maarten Baas, entourées de dizaines de mégaphones d’où s’échappent autant de chuchotements – une ode à la cacophonie du Salon du meuble de Milan où l’œuvre a été présentée en 2017. L’exposition retourne alors à ses fondements: mêler art et design, utilitaire et visionnaire.

Esprits frappeurs

Ne manque plus qu’une famille pour occuper cette maison vide. Vide? Pas tout à fait: des esprits, étranges et excentriques, hantent les pièces. Ils prennent vie dans le fascicule, sous la plume de Germano Zullo et les traits colorés d’Albertine. Caboche, fantôme de la bibliothèque au cerveau bien encombré, a horreur des questions. «Sorciers et chamans s’abreuvent de mes recettes», lance son compère de la cuisine, dont on devine l’esprit sanguinaire.

Que ceux qui n’y croient pas tendent l’oreille. Abandonnées dans les étages du musée, les boîtes du designer sonore Jérôme Nussbaum laissent échapper des voix, des gargouillis de machine ou les bip-bips d’un réveil. C’est certain, la maison Gaudard a une âme et le Mudac s’en imprègne une dernière fois. S’il vous manquait une preuve, passez devant le musée entre 19h et 4h du matin: vous verrez peut-être un recoin s’allumer.


«Extraordinaire». Musée de design et d’arts appliqués contemporains, Lausanne. Jusqu’au 1er juin 2020.