Exposition

Le Mudac en odeur de sainteté

Le Musée de design et d’arts appliqués contemporains consacre une exposition aux parfums et à ceux qui les créent dans une scénographie épatante et ludique

Comment montrer l’invisible? C’est le défi que relève en ce moment le Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac), qui a décidé de monter une exposition sur le parfum. Pas sur le graphisme du packaging, ni sur la forme des flacons. Mais une vraie expo sur les bonnes odeurs et ceux qui les créent. Car le parfum, bien plus que n’importe quel objet, possède cette capacité de réveiller les souvenirs et de dire instantanément beaucoup sur celui qui le porte.

D’où cette question de départ: comment exposer quelque chose que l’on sent mais que l’on ne voit pas? En s’associant avec des designers qui ont l’habitude de ce genre de scénographie. Car si Nez à nez. Parfumeurs contemporains est une réussite, ce n’est pas seulement en raison de sa thématique, mais aussi grâce à sa mise en scène.

«Cela faisait longtemps que je voulais faire quelque chose sur le parfum, explique Chantal Prod’Hom, directrice du Mudac. Pour moi, il appartient au domaine du design. Parce que le parfum réclame des savoir-faire, résulte d’un assemblage, s’inspire de l’air du temps et suscite beaucoup de créativité. Et puis l’exposer ici faisait sens du fait que le musée possède une collection d’objets en verre. Inodore, incolore, imputrescible et imperméable: c’est le matériau idéal du maître parfumeur.»

Cloches et éventails

Sarah van Gameren et Tim Simpson, du studio londonien Glithero, ont donc imaginé plusieurs manières de présenter cet objet fugace qu’est l’effluve. Histoire que le public sente et s’imprègne de ces jus d’exception, il leur a aussi fallu résoudre le problème de la volatilité. Car le parfum, par essence, s’épuise au contact de l’air. Dans les salles du Mudac, le visiteur déplie de grands éventails en papier buvard qui rappellent les mouillettes que les parfumeurs s’agitent sous le nez, soulèvent des cloches à l’intérieur desquelles les odeurs sont emprisonnées et libèrent des bouchons de liège enfoncés dans des béchers de chimiste en tirant sur des cordelettes. C’est ludique, élégant, hermétique et délicieusement enivrant sans être assommant.

Pour sélectionner les compositeurs de ces odeurs, le Mudac a fait appel à l’équipe de la revue Nez, formidable magazine consacré au parfum et à son industrie, pour l’aider dans ses choix. Treize parfumeuses et parfumeurs contemporains ont ainsi été retenus, aussi bien indépendants que travaillant pour de grandes maisons ou pour l’industrie des arômes. «Nous les avons ensuite répartis en plusieurs groupes, selon des dénominateurs communs, tels que la nature, la simplicité, la maîtrise du geste ou encore l’exubérance et la tradition», continue Claire Favre Maxwell, commissaire de l’exposition avec Amélie Bannwart.

Odeur de cigarette

Parmi les 39 parfums présentés, trois sont signés par Fabrice Pellegrin, parfumeur chez Firmenich, auteur, entre autres, de La Fille de l’Air pour Courrèges et d’Eau Duelle pour Dyptique. Et trois autres de la Zurichoise Vero Kern, qui compose sous sa marque Vero Profumo des jus très particuliers inspirés par la 5e Symphonie de Mahler ou le souvenir d’une marque de cigarettes algérienne des années 30.

«J’aime déranger, j’aime l’étrange, le bizarre. J’adore combiner l’ancien et le nouveau, le beau et le laid», explique le nez dans le catalogue qui accompagne l’exposition. Dans l’ouvrage, complément indispensable à la visite, chaque maître parfumeur raconte son parcours, souvent commencé en autodidacte, en tâtonnant, en apprenant seul ses gammes sur des orgues à parfums, ses inspirations et sa manière de faire.

Mystère intact

Certains de ces nez sont aussi des stars qui portent la responsabilité du succès d’un produit. Surtout dans le secteur du luxe où un parfum blockbuster assure aux grandes maisons de solides retours sur investissement. C’est le cas de Jean-Claude Helena, créateur de la fameuse Eau Parfumée au thé vert pour Bulgari, et qui a pratiquement composé tous les parfums d’Hermès, de Maurice Roucel, qui a sorti Tocade chez Rochas…

«Qu’est-ce qui fait qu’une forme olfactive est reconnaissable? Très bonne question, à laquelle je n’ai aucune réponse, admet Dominique Ropion, qui travaille pour Kenzo, Frédéric Mall, Estée Lauder ou encore Thierry Mugler. On ne peut pas expliquer non plus pourquoi les premières notes de la Symphonie No 5 de Beethoven sont si puissantes, au point que même ceux qui ne sont pas compositeurs les reconnaissent.» Au Mudac, le parfum se laisse voir. Mais son mystère plane toujours.


«Nez à nez. Parfumeurs contemporains», jusqu’au 16 juin, Mudac, place de la Cathédrale 6, Lausanne.

Publicité