Cinéma

Muets d’admiration devant «The Artist»

> Cinéma Michel Hazanavicius recrée avec sensibilité et humour le Hollywood d’autrefois

La première image est terrible. Ligoté, le héros a les oreilles recouvertes de cônes chromés dont s’échappent des éclairs. Soumis à la torture par les agents de la Guépéou, il ne cède pas. «Je ne parlerai pas!» hurle-t-il en silence. Le public frémit.

On jette le malheureux inanimé en cellule. Son chien fidèle se faufile dans la geôle. A en croire l’expression des spectateurs, l’évasion qui s’ensuit est extraordinaire. Le justicier remet son masque, délivre la belle et s’enfuit à bord de son aéroplane blindé. Une nouvelle fois, George Valentin (Jean Dujardin, prix d’interprétation masculine à Cannes) crève l’écran. La première du film est un triomphe.

Champ (l’écran) et contrechamp (les spectateurs), fiction (Une affaire russe, film d’espionnage) et réalité (la première du nouveau film de George Valentin)… Mais encore les acteurs du film derrière l’écran et puis devant, lorsque la vedette vient saluer devant. Multipliant les niveaux narratifs, la séquence d’ouverture de The Artist est brillante. La suite ne démérite pas.

Devant la salle, George Valentin tombe sur une fan, Peppy Miller (la pétulante Bérénice Bejo), starlette rêvant de gloire sous les sunlights. Le lendemain, ils se recroisent dans les studios. Une idylle s’esquisse peut-être. Mais les temps changent. L’avènement du parlant redistribue les cartes. George Valentin, qui s’obstine à faire des films muets («Non, je ne parlerai pas!»), sombre dans l’oubli, tandis que Peppy Miller devient une star.

Michel Hazanavicius avait une envie longtemps «restée à l’état gazeux» et susceptible de refroidir l’enthousiasme des producteurs les plus courageux: faire un film muet en noir et blanc. Thomas Langmann a osé prendre le risque. Le fils de Claude Berri a cassé sa tirelire pour que le tournage puisse avoir lieu à Los Angeles, et non dans un Hollywood de pacotille recréé à Budapest. Des comédiens américains, comme John Goodman ou James Cromwell, participent de l’aventure. Sans oublier un étonnant caméo de Malcolm McDowell

Flanqué de Jean Dujardin, le vieux complice en compagnie duquel il a cassé la baraque avec les deux OSS 117, brillants pastiches du cinoche des années 50 et 60, Michel Hazanavicius réussit un exercice de style audacieux et enchanteur.

Situé à la fin des années 20, évoquant, comme Singing in the Rain, la difficile transition du muet au parlant et, comme A Star is Born, l’irrésistible ascension d’une actrice, The Artist joue respectueusement des codes du cinéma d’autrefois pour glisser de la comédie légère au mélodrame somptueux. Il revendique une forme d’innocence perdue, sollicite l’imagination du public et donne une magistrale leçon en rappelant la puissance de l’image que trop de films contemporains ont tendance à diluer dans d’inutiles bavardages. Il soulève l’enthousiasme.

«The Artist», de Michel Hazanavicius (France, 2011), avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo, John Goodman, James Cromwell, Penelope Ann Miller, 1h40.

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