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Amina Cadelli. (Guillaume Mégevand)
© Guillaume Mégevand

Musique

Les multiples visages d’Amina Cadelli

L’ancienne chanteuse du groupe suisse Kadebostany se lance en solo et devient Flèche Love. Rencontre avec une artiste qui ne se laisse enfermer dans aucun carcan

Youri, ami fidèle depuis les années universitaires, nous conduit à Amina. «Elle finit de se préparer, alors je joue à passe-partout!» dit-il en riant. Nous montons les 3 étages qui nous séparent de l’appartement de Soraya, la grande sœur d’Amina. Sur la porte, écrit en gras: «La dolce vita». Une douce existence, dont se délecte désormais Amina, libérée du groupe Kadebostany. La renaissance se lit au premier regard sur son visage. Kimono ramené directement de Kyoto, cheveux tirés et maquillage inexistant. Seulement, dessiné au khôl sur son menton, le prolongement de son tatouage.

Genevoise de naissance, algérienne d’origine, Amina se nourrit de ses deux cultures. «Ma mère est berbère et mon père, adopté, est 50% Suisse et l’autre moitié… Je ne sais pas vraiment. Je change ses origines en fonction de la personne que j’ai en face! C’est intéressant, je suis à la fois le colon et le colonisé avec mes parents.» Tous deux issus du monde de l’informatique, et 3 filles qui évoluent dans des milieux artistiques.

«Ma petite sœur, Anissa, a fait du cinéma et étudie aujourd’hui la communication. Soraya, ma grande sœur, travaille dans le design prédictif, du futur.» Des vies aux antipodes, ou presque. «Ma mère peignait merveilleusement bien et voulait devenir journaliste. Elle n’a pas pu vivre ses rêves, alors elle nous a toutes poussées à vivre les nôtres.»

La musique, une évidence

A travers la passion de son père pour le jazz, Amina découvre la musique. «Il était fasciné par Billie Holiday, Frank Sinatra et complètement amoureux d’Edith Piaf. Et moi, quand j’étais petite, je voulais être noire. J’étais comme un Kinder inversé: noire à l’intérieur et blanche à l’extérieur.» En Algérie, lorsqu’elle avait 3 ans, Amina dansait et chantait devant les clips. «Je faisais le spectacle et ma mère me disait que je chantais faux, elle me répétait sans cesse que j’étais têtue.»

À force de pugnacité, Gisèle Weidman, professeur de français à l’école Moser, encourage Amina. «Elle animait un atelier théâtre avec des passages chantés. Elle m’a présenté à une amie prof de chant et j’ai suivi des cours au conservatoire baroque. Ces deux femmes ont joué un rôle décisif pour moi.» Amina ne faisait pas dans la demi-teinte avec les professeurs: «Soit ça passe, soit ça casse. J’ai du mal avec le système scolaire. Pour moi, il fallait jouer la Révolution française en costume plutôt que de l’apprendre par cœur!»

Détermination

Amina avait pourtant commencé un bachelor en ethnologie et sciences des religions à l’université de Neuchâtel. «Mais les études, ce n’est pas mon truc. J’ai besoin de sentir mon corps vivre!» Avant sa dernière année, elle rejoindra Kadebostany à temps plein. Elle abandonne ses études, riche de ses spécialisations en études genre et en post-colonialisme. Deux domaines devenus aujourd’hui ses combats.

En révolte permanente, Amina n’est pas du genre à faire des concessions. «Ma mère me disait «ça va passer», comme si c’était une maladie. Elle a reçu une éducation à l’orientale, on lui disait que son corps appartenait à son père, ses frères, son mari et ensuite à elle-même. Nous n’avons pas eu une enfance facile et un père très particulier.» A 4 ans, Amina refusait de participer aux tâches ménagères: «Je ne voulais pas aider si mon père ne le faisait pas aussi. Si j’acceptais, je ne me respectais pas face à lui. Mais mes sœurs faisaient pareil!»

«Je préfère être une créature»

La chanteuse ne souhaite pas se définir, de peur d’être enfermée dans un carcan. «Je veux me laisser la capacité d’évoluer, ne sous-estimons pas les mots. J’espère ne pas être la forme finale de ma personne à 26 ans quand même!» L’humour et la dérision caractérisent Amina.

Lorsqu’elle se fait tatouer des symboles berbères sur tout le buste, Amina choisit de se réapproprier son corps. «J’ai toujours trouvé très violent l’expérience de ne pas choisir son propre corps. Le tatouage m’a protégé du sexisme, car c’est moins évident pour les hommes de me jauger. J’ai une identité queer et je préfère être une créature.» Amina s’accorde la liberté de ressembler à qui elle voulait être. «Et je me heurte à l’incapacité des gens à faire de même. Lorsque je me suis rasé la tête, on m’arrêtait dans la rue pour me demander ce que j’avais fait de ma féminité! Je suis devenue non genrée.»

En analyse permanente, expansive en paroles et en gestes, Amina se confie spontanément. Elle cite le poète René Char: «la lucidité est la blessure la plus proche du soleil». Amina est persuadée que la folie est «un excès de lucidité». «Quand tu comprends trop bien le monde qui t’entoure, tu ne peux pas supporter.»

Riche de ses nombreux voyages, la jeune femme mélange les influences. «Récemment, je suis allée au Japon, le pays de tous les extrêmes.» Elle parle anglais, «se débrouille en espagnol et un peu en allemand». Mais souhaite apprendre l’arabe, «un rap en arabe pourquoi pas! Je pouvais le parler étant petite, mais j’ai oublié. Quand on est curieux, on peut apprendre toutes les langues!»

C’est à ce moment que Youri vient contredire Amina: «Oui, mais toi tu as toujours eu des facilités en langues!» Le duo s’est rencontré à l’université de Neuchâtel. «On sortait d’un cours de socio avec un prof très charismatique que j’aimais beaucoup. A la sortie, Amina nous balance: c’est qui ce prof, il se prend pour qui avec ses phrases misogynes?» Ils ne se sont plus quittés depuis.

Youri décrit son amie comme authentique et généreuse. Amina, restée dans la pièce, ouvre la fenêtre, elle rougit de gêne. Youri poursuit: «elle est hypersensible, ce qui peut lui jouer des tours, mais c’est aussi sa force. Son perfectionnisme est parfois malsain, elle est très dure avec elle-même. Elle s’autoflagelle!» Amina rétorque: «Mais est-ce qu’il y a une personne qui n’est pas comme ça?» La discussion se terminera en éclats de rires interposés. Amina a la parole exacerbée et le débat au bout de la langue. Elle reconnaît être une idéaliste et reste convaincue, sourire aux lèvres, qu’il est toujours possible de trouver «ce qui nous convient parfaitement.»

Pop organique

Flèche Love, est l’incarnation de cet idéalisme concrétisé. Amina a choisi de travailler en famille: «Soraya a créé le logo à partir de mon tatouage dans le cou et Anissa s’occupe des vidéos et du live.» Toutes les personnes qui collaborent à Flèche Love lui sont précieuses. «Les gens me donnent de leur temps et il est primordial de les valoriser. Je leur dis merci, ce n’est pas un dû.»

Amina estime que «la musique et les paroles peuvent changer les gens». Un des nombreux morceaux qui a bousculé sa vie: «Créature ratée» de la rappeuse française Casey. «C’est très puissant, elle rap sur le texte d’un ethnologue. La musique est vitale, nécessaire et polymorphe: pour danser, esthétiser et faire la révolution.»

Sa musique peut être qualifiée de pop organique. «Aujourd’hui, la pop part dans tous les sens et moi je m’autorise tout artistiquement. Organique, c’est pour le droit à l’erreur, je ne veux pas que ma voix soit retouchée à l’ordinateur». Avant de mettre son univers à nu, Amina révélera ses collaborations. «La première avec Kazy Lambist sur le titre «Clouds» et j’en aurai 3 autres. Le deuxième artiste est une personne que j’admire énormément et très reconnue dans le milieu».

Mais Amina n’en dira pas plus. «Je ne construis pas de mythologie, malgré mon costume et ma fantaisie, ce que je propose, c’est moi.» La chanteuse puise principalement son inspiration dans la littérature. «Mes textes sont engagés, je parle des problématiques sociétales, de la migration et de la femme.»

Depuis son départ de Kadebostany en décembre dernier, Amina s’est isolée. «J’ai une cinquantaine de maquettes. J’ai besoin de tout sortir.» Elle retrouvera la scène courant 2017. La chanteuse promet une expérience de scène déjantée: «je vais danser comme je ne l’ai jamais fait.»

Amina exprime souvent son amour à ses proches, mais aujourd’hui elle apprend à le dire à elle-même. «Il faut conscientiser que l’on est sa propre famille. Alors maintenant, je me donne les mêmes conseils que je donnerais à un ami.» C’est peut-être la seule chose qui lui manque: se faire confiance. «Il faut que je sois en cohésion totale avec qui je suis. J’y travaille, mais c’est un long processus.» Le mécanisme est enclenché: pendant la séance photo, Amina maîtrise parfaitement son corps, et lève enfin les yeux.


Profil

2006: début des cours de chant.

2009: début de ses études à l’université de Neuchâtel.

2011: Amina devient la chanteuse de Kadebostany.

2015: en décembre, départ officiel du groupe Kadebostany.

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