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A Münster, l’artiste français Pierre Huyghe a investi une ancienne halle sportive aux marges de la ville.
© Keystone / Friso Gentsch

Beaux-arts

A Münster, la sculpture devient un enjeu urbain

Les Skulptur Projekte de Münster vivent leur cinquième édition. Le rendez-vous est né en 1977 pour donner au plus grand nombre accès à l’art de leur époque. Il est devenu une incroyable carte de visite pour la ville

Née en 1977, suite aux remous qu’avait suscités une œuvre cinétique de George Rickey toujours visible aujourd’hui, l’exposition de sculptures en plein air de Münster a lieu tous les dix ans. Un épisode de rejet de l’art contemporain s’est ainsi transformé en un formidable atout culturel et touristique pour la petite ville allemande. Un des fondateurs des Skulptur Projekte, Kaspar Koenig, est toujours présent dans l’organisation de la manifestation. Mais il travaille avec des curateurs invités. Pour cette édition, Britta Peters et Marianne Wagner.

L’édition 2017 est passablement éclatée géographiquement, puisque des pièces sont disposées dans le centre de la ville mais aussi tout autour, et plus loin encore. Münster collabore en effet avec Marl, une ville située à une centaine de kilomètres. Quelques œuvres sont exposées là-bas, la plupart en binôme avec une pièce de Münster, et une exposition des travaux préparatoires, sorte de grande archive historique des Skulptur Projekte, a été mise sur pied au Skulpturenmuseum Glaskasten Marl.

A voir et à entendre

Peut-être plus que les autres encore, la manifestation de cette année met en jeu une expérience corporelle de l’art, et du paysage urbain. Ce qui s’inscrit dans le fonctionnement même des œuvres, dans leur disposition aussi. Ainsi, on prendra volontiers le vélo pour circuler le long les promenades ombragées de la ville, où l’on découvrira notamment les statues riantes de Nicole Eisenman au bord de leur petit bassin. Le vélo devient plus ardu dans les rues anciennes à gros pavés, plus sportif encore pour pédaler jusqu’aux œuvres les plus décentrées. Si l’on préfère le rythme de la marche, on évitera les voies cyclables, très utilisées, et comme de véritables autoroutes pour vélos, par les locaux. On pourra aussi profiter des bus – l’annonce vocale des arrêts signale ceux proches des sculptures – et télécharger l’application ad hoc pour faciliter la recherche des œuvres, qui ne sautent pas toujours aux yeux.

A Münster en effet, l’art n’est pas du genre tape-à-l’œil. Il sera tour à tour grandiose, magique, subtil, à entendre, à voir, à expérimenter. Il peut prendre l’allure d’un camion de transport garé devant le musée (Cosima von Bonim et Tom Burr), d’une bande-son distillée dans un tunnel, inspirée par le légendaire musicien Moondog (Emeka Ogboh), d’une simple boutique (l’atelier de tatouages de Michael Smith ou le bazar asiatique de Mika Rottenberg) ou encore celle d’un feu au bord de la route. En s’approchant, on réalise que l’homme qui l’entretient y plonge aussi de curieux engins. Ceux-ci transforment la chaleur en électricité pour recharger des téléphones. En trois points dans la ville, Aram Bartholl fait ainsi de l’art énergétique.

Pyramide à l’envers

On prendra aussi le temps de regarder les vidéos documentant les moments partagés par huit habitants fort différents de la ville à l’instigation de Koki Tanaka. Des moments liés à l’expérience de la guerre ou de la catastrophe, comme dormir dans un gymnase, cuisiner des recettes de survie ou se réfugier dans un bunker.

On pourra aussi voir, ou revoir, quelques pièces pérennes des épisodes précédents, comme la pyramide à l’envers, creusée dans le sol, de Bruce Nauman, Square Depression, conçue dès 1977 mais réalisée en 2007 seulement, ou la «colonne aux cerises» de Thomas Schütte. Celle-ci est très différente de son projet pour 2017, que nous détaillons dans notre sélection, mais elle trouve aussi une sorte de double, avec une tranche de melon à la place des cerises, développé pour le partenariat avec Marl. Les Skulptur Projekte ont des allures de rallyes. Un peu partout dans la ville, on croise des visiteurs le nez sur la carte ou sur leur petit écran, vérifiant les noms des rues, cherchant sur les façades… Mais c’est une fois qu’ils ont trouvé que tout commence.


Skulptur Projekte 2017, Münster, jusqu’au 1er octobre.


Pierre Huyghe, un paysage au futur antérieur

En 2012, Pierre Huyghe avait été l’enchanteur de la Documenta de Cassel. Son installation dans le parc Karlsaue de Kassel se confondait avec le paysage tout en nous emmenant dans un monde où les lévriers ont une patte rose fluo et où les abeilles colonisent les statues. A Münster, l’artiste français a investi une ancienne halle sportive aux marges de la ville. On entre peu nombreux, pour pouvoir se laisser happer par ce microclimat où croissent des chimères. On erre sur les bords en béton encore striés des marquages sportifs, on observe ce territoire qui semble autant creusé dans le temps que dans l’espace. Puis l’on descend dans la vaste fosse hérissée de tertres.

Des éléments qui apparaissent un à un

Les éléments nous apparaissent un à un, comme lorsque les yeux s’habituent à la nuit: des abeilles, des mollusques dans une flaque, deux paons au loin sur les rebords des hautes vitres. On comprendra plus tard que le Conus textile, ce joli coquillage aperçu dans l’aquarium sombre posé au milieu de ce décor, est terriblement venimeux, et que cette étrange machine qu’on ne peut approcher, sur l’autre bord de la fosse, est un incubateur rempli de cellules humaines cancéreuses. Au-dessus de nous, un mécanisme se met en marche, d’immenses volets s’ouvrent et se referment lentement sur le ciel.

Le soir, en voyant les traces glaiseuses sous nos semelles, nous nous demandons ce que nous avons emporté avec nous de ce monde-là. Et si Pierre Huyghe avait trouvé un moyen très concret pour que l’art influence le réel? Et si les visiteurs en étaient les vecteurs?


Jeremy Deller, semeur de graines

En 2007, Jeremy Deller distribuait aux visiteurs des Skulptur Projekte des graines qui leur ont peut-être permis de regarder pousser quelque part un arbre à mouchoirs, appelé ainsi à cause de ses grandes bractées blanches. Le Britannique, qui développe depuis une vingtaine d’années un art très collaboratif, avait aussi distribué des albums vides à tous les jardins familiaux des alentours, ces immenses terrains divisés en petites parcelles que chacun doit gérer selon des règles communes. Dix ans plus tard, on peut voir que la moitié environ de ses associations ont répondu à son appel et rempli les albums. On peut consulter les vingt-six énormes volumes dans une maisonnette, au milieu de jardinets proprets.

Oeuvre collective

On s’installe à l’intérieur ou devant, sous l’auvent, Bien sûr, il est impossible de tous les feuilleter, on n’en prend que deux ou trois. Nous avons parcouru ceux de Damaschke, une association qui doit son nom à un réformateur agraire du XIXe siècle, et Zur Linde (aux Tilleuls). Au fil des pages, des notes, des photographies, des collages, on voit défiler l’avancement des saisons, des années. On découvre une histoire végétale, mais aussi humaine, avec les règlements des jardins, les traces des anniversaires et autres fêtes, les hommages aux jardiniers disparus. Difficile de faire œuvre plus collective.


Grâce à Ayse Erkmen, on peut marcher sur l’eau

Sur un bras du canal Dortmund-Ems, dans le port de Münster, des gens traversent à pied. Ils ont retroussé leur pantalon, ôté leurs chaussures, et tranquillement passent d’un côté à l’autre, du nord branché au sud plus laborieux. Sous leurs pieds, des caillebotis qu’on ne perçoit que de près, de loin l’illusion est parfaite.

Marcher sur l’eau, c’est bien sûr un prodige tout à fait messianique. La proposition d’Ayse Erkmen fait aussi d’un élément qui sépare, le canal, un élément qui relie, c’est-à-dire un pont, ou du moins la possibilité d’un pont. Quitte à évoquer des références au Livre, il faut autant citer Moïse et les siens devant qui s’ouvrent les eaux pour faciliter leur exode d’Egypte que Jésus sur le Jourdain. D’ailleurs, Ayse Erkmen est stambouliote, sa ville est séparée en deux par le détroit du Bosphore. L’eau est très présente dans son œuvre. Elle a installé toute une tuyauterie colorée de traitement de l’eau à la 54e Biennale de Venise, et fait venir des ferries du Japon, d’Italie et de Turquie pour transporter des passagers sur le Main à Francfort.


Thomas Schutte donne une architecture à notre relation au nucléaire

Les Skulptur Projekte comprennent aussi des objets dont on peut faire le tour, qui s’assimilent à une sculpture plus classique. Ou presque. Ainsi, parmi les aspects très divers que peut prendre la sculpture de l’artiste allemand, les modèles d’architecture ont une place spécifique. Par leur forme, par leur taille, par leurs matériaux, ceux-ci intriguent, donnent à penser les constructions de notre époque, notre rapport au bâti. Ils sont plus largement des condensés d’histoire. Ce Nuclear Temple, on le découvre dans la verdure de l’ancien zoo, posé sur un sol sablonneux, partiellement délimité par des murets de pierres. C’est une forme orthogonale de trois mètres de hauteur, au toit arrondi, entièrement réalisée en tôle d’acier rouillée.

Sur chacune des huit faces, une ouverture basse, une porte, et au-dessus trois évidements, des fenêtres. L’intérieur de ce temple est cloisonné, les ouvertures basses conduisant ainsi à une sorte de chambre centrale, éclairée par un oculus dans le dôme. Les modèles architecturaux de Thomas Schuttle ne sont pas à dimension humaine. Plus précisément, ils ne sont pas faits pour le corps humain, mais bien pour son esprit.


Le Schlager de Benjamin de Burca et Barbara Wagner

Le Schlager, vous ne savez pas de quoi il s’agit? C’est que votre culture germanique est limitée, ou trop élitaire. Le Schlager, c’est la variété allemande, tout un genre musical à la fois enjoué et romantique, développé de la Scandinavie au nord de l’Italie en passant bien sûr par la Suisse alémanique. Le style est à peu près centenaire, même si la télévision des années 1960 lui a donné un essor particulier. Le Schlager fait partie de l’identité allemande, tout particulièrement de cette identité reconsidérée dans les décennies d’après-guerre. Il a été moqué, ringardisé, avant un retour en grâce au tournant du siècle.

Le duo germano-brésilien Benjamin de Burca et Barbara Wagner nous fait découvrir cet univers à travers des vidéos musicales visibles sur le grand écran de l’Elephant Lounge, une discothèque au fond d’un petit passage commercial de Münster. On peut y déguster des pâtisseries colorées en regardant les clips kitsch, comme lors des thés dansants qui y sont habituellement organisés. Les artistes nous installent ainsi dans le processus, pour un regard moins distancié.

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