Haruki Murakami, Kafka sur le rivage. Trad. de Corinne Atlan, Belfond, 620 p.

Il faut toujours pousser des portes, franchir des ponts et des frontières dans les romans de Haruki Murakami. Et quand on se retrouve de l'autre côté, on sait que les ombres seront nos seules compagnes. Qu'il y aura des secrets, et des secrets derrière les secrets. Que le mystère s'épaissira, avec son lot de menaces et d'enchantements. C'est cela, le charme Murakami: la petite musique de l'invisible. Une grâce indéfinissable, comme un éclat de nacre dans la nuit.

A ce jeu, le romancier est passé maître, dans une œuvre d'abord déconcertante, parfois saugrenue (L'Eléphant s'évapore), puis de mieux en mieux orchestrée malgré les vertiges dont elle se nourrit. Pour la situer, il faudrait évoquer la mélancolie crépusculaire de Fitzgerald (que Murakami a traduit), les visions métaphysiques de Dostoïevski (l'un de ses auteurs de chevet), les images extravagantes de Wim Wenders (les fantômes à portée de plume), et cette manière si japonaise de peindre les tourments des âmes sur fond de neiges immaculées.

Un art du paradoxe et des contrastes, donc, pour une écriture presque impalpable, légère comme l'ombrelle mais lourde de cette «inquiétante étrangeté» dont parle Freud. Et si l'on demande à l'auteur de La Course au mouton sauvage de s'expliquer sur son travail, il répond qu'il a toujours considéré l'écriture «comme un rêve éveillé»: pour lui, rien n'est plus naturel que le surnaturel. C'est ce brouillage permanent entre le réel et l'irréel qui définit l'univers si singulier de Murakami, le dernier somnambule de l'Empire du Soleil levant - dans le sillage de Kawabata, le bel endormi.

Les lecteurs d'Au Sud de la frontière, à l'ouest du soleil se souviennent de cette scène magique où un air oublié de Nat King Cole réveille soudain une ancienne histoire d'amour, avec une intensité bouleversante. Dans le nouveau roman de Murakami, Kafka sur le rivage(Umibe no Kafuka), il y a aussi un pick-up, et un 45-tours qui égrène ses notes nostalgiques en lançant d'étranges prophéties. «Quand le cercle du cœur se referme, l'ombre du sphinx immobile se transforme en couteau qui transperce les rêves», dit un des couplets. Cette chanson si énigmatique, le héros du roman - Kafka Tamura, un adolescent de 15 ans - ne cessera de l'écouter en boucle, car ce qu'elle raconte est tragiquement prémonitoire: il devra en effet affronter le sphinx, lui aussi... Comme Œdipe, son alter ego, son frère en malédiction.

Parce que son père, un sculpteur de Tokyo, ressemble à Laïos et que sa mère a les traits de Jocaste, Kafka Tamura décidera donc de disparaître, afin de ne pas commettre l'irréparable et d'échapper à la machine infernale qui risque de le broyer corps et âme, en faisant de lui un fils parricide et incestueux. Commence alors une longue cavale à travers le Japon, une course éperdue jusqu'à une lointaine bibliothèque de province où il trouvera un peu de répit en compagnie des grands auteurs de la littérature. L'un d'eux porte le même nom que lui: il lit et relit sa Colonie pénitentiaire, un livre rempli de prédictions diaboliques, elles aussi...

Mais il y a bien d'autres histoires qui se croisent dans le roman. Celle d'Oshima, l'hermaphrodite toqué de Schubert. Celle de la mélancolique Saeki, «une femme enveloppée de mystère, comme un vêtement raffiné». Et celle de Nakata, un vieillard amnésique et fugueur, un idiot qui a de la peine à communiquer avec les humains mais qui parle la langue des anges. Entre ce médium aux allures de prince Mychkine et Kafka Tamura, l'adolescent traqué par un destin absurde, des fils se noueront peu à peu, car ils se ressemblent: ils veulent fuir le monde, marcher vers les lointains, aller au-delà des rivages.

Une quête poignante, dans le labyrinthe d'un roman lumineusement obscur, parfois fantastique, plein de signes funestes et de vérités implacables. Comme dans une tragédie antique. Reste la transparence d'une prose aussi lisse qu'un jardin zen, et cet art du mystère que Murakami distille subtilement, sous la bouche d'ombre d'où s'échappent de noirs présages.