Murray Perahia, 62 ans, a fait de Bach un art de vivre. Bach l’a sauvé en période de grande détresse, lorsqu’un accident l’a momentanément écarté de la scène. Aujour­d’hui encore, il doit parfois annuler ses concerts pour laisser reposer son pouce droit. Le naturel, la limpidité de son jeu lui valent de servir Bach sans heurts, sans volonté de démonstration. Certains jugent son jeu trop sage, trop lisse, d’autres l’adulent pour sa plénitude, comme en témoignent les Suites anglaises et récentes Partitas .

Samedi Culturel: A quand remontent vos premiers souvenirs avec Bach?

Murray Perahia: J’avais 6 ou 7 ans lorsque mon premier professeur m’a mis aux Inventions à deux voix, aux Sinfonias à trois voix, aux Préludes et Fugues du Clavier bien tempéré. J’avais déjà beaucoup de plaisir à jouer cette musique. Puis j’ai le souvenir d’un concert lorsque j’avais 14 ans à New York qui m’a marqué. Pablo Casals dirigeait La Passion selon saint Matthieu à la tête d’un orchestre ad hoc formé des meilleurs musiciens du moment. Le ténor Ernst Haefliger chantait l’Evangéliste. Inoubliable!

Etait-ce courant de jouer Bach au piano à votre époque?

Très peu de pianistes jouaient Bach dans les années 1970. Prenez Rubinstein et Horowitz: ni l’un ni l’autre n’inscrivaient Bach à leurs récitals. De grands pianistes comme Claudio Arrau et Clifford Curzon, que je respectais, disaient que Bach ne sonnait pas bien au piano. C’étaient les débuts du renouveau du clavecin. L’Américaine Rosalyn Tureck et Glenn Gould faisaient figure d’exception. Mais ni l’une ni l’autre n’ont joué Bach de manière pianistique.

Qu’entendez-vous par «pianis­tique»?

Si vous écoutez Glenn Gould, vous verrez qu’il met en avant essentiellement l’aspect imitatif du contrepoint chez Bach. Jeune, je l’appréciais beaucoup, mais j’avoue que j’ai des réserves quant à son toucher détaché. Ce qu’il me manque dans son jeu, c’est la sensation que le contrepoint est inscrit dans une pensée harmonique à grande échelle.

Que voulez-vous dire par là?

Bach n’enseignait pas à ses élèves le contrepoint imitatif sous la forme de fugues: il leur donnait des chorals à harmoniser. A partir du choral, l’élève devait réaliser une basse, remplir les voix intermédiaires, puis imaginer des prolongements contrapuntiques. De même, j’essaie de déceler la structure d’accords qui gouverne une pièce, parfois également les mouvements d’une œuvre entière.

Qu’est-ce qui vous a incité à revenir à Bach et à le jouer en concert?

Au début des années 1990, j’ai traversé une période douloureuse où j’ai souffert d’une inflammation au pouce droit. Il m’a fallu arrêter le piano… Je ne savais pas si j’allais pouvoir remonter un jour sur scène… Je me suis plongé dans l’analyse de la musique – notamment les partitions de Bach. Je me suis dit que si j’allais recouvrir mes capacités de pianiste, je jouerais Bach.

Comment avez-vous travaillé Bach après votre accident?

Je me suis mis très sérieusement au clavecin – la copie d’un modèle français – en prenant des cours pendant un an et demi. J’ai travaillé l’articulation, la conduite des voix, les «notes inégales» caractéristiques du style baroque. J’ai adoré jouer du clavecin, mais la palette de nuances qu’offre un piano m’a toujours manqué.

Qu’est-ce qui vous fascine dans la musique de Bach?

Comme tout grand compositeur, Bach pensait en paradoxes. Sa musique est subtile, pleine de contradictions, d’où la difficulté à faire des choix. Il y a tellement de choses qui se passent en même temps! Bach est capable de mettre jusqu’à 15 voix – j’exagère bien sûr! – dans une seule main. Sa musique est trop complexe pour qu’on puisse se fier à ses seuls instincts. On ne peut pas dire: «Je joue ce morceau comme je le sens.»

Quels sont les maîtres qui vous ont marqué pour l’interprétation de Bach?

J’aime beaucoup la façon dont Edwin Fischer joue Le Clavier bien tempéré d’un grand geste unitaire, noble, même si je n’adhère pas à tous ses choix. La claveciniste Wanda Landowska m’inspire aussi beaucoup: son imagination, sa chaleur, ses décisions hardies!

Quels sont les écueils qui guettent les pianistes qui jouent Bach?

Si on pousse trop loin les dynamiques, ça paraît romantique; si on n’en fait pas, ça sonne trop carré. Et si l’on prend trop de libertés avec le rythme, le propos devient inintelligible. Bach ne se résume pas à de ravissantes mélodies et d’agréables harmonies. Sa musique recèle un message spirituel. J’ai passé beaucoup de temps à m’imprégner de la théologie de Luther pour entrer dans la pensée de Bach. J’écoute ses cantates et je les joue au piano.

Quelle œuvre travaillez-vous actuellement?

Le Clavier bien tempéré. Dans certaines pièces, comme la fugue en mi majeur du Second Livre, chaque note est si importante! C’est un défi qui m’occupera des années encore.

Murray Perahia joue Bach: «Suites anglaises», «Concertos pour piano», «Variations Goldberg», «Partitas 2, 3 & 4», «Partitas 1, 5 & 6» (Sony Music).