Rencontre

Muse des Amériques

Anne-Shelton Aaaron organise ce mardi à Genève la fête de sa vie, une nuit américaine où cohabiteront républicains et démocrates de Suisse romande. Paroles d’une collectionneuse de sensations

Quelque chose de Scott Fitzgerald. Une folle allure d’abord. Et dans la voix, une distinction qui est un lagon, la promesse du large. Au téléphone, l’autre matin, Anne-Shelton Aaron est désolée, elle a oublié l’heure, absorbée par des contrats, ceux qu’elle doit encore signer pour cette nuit américaine qu’elle organise ce mardi à Genève. Oui, une fête où quelque 300 démocrates et républicains brûleront d’une même fièvre, dans l’espoir d’un happy end. Mais elle arrive, c’est promis, dans une demi-heure, elle sera là, à l’Hôtel d’Angleterre, ce palace plein d’esprit.

On dévisage les lieux, ces dessins où des vedettes de music-hall dévalent les marches de la fortune. Et voilà qu’Anne-Shelton Aaron entre en scène, chemise blanche flottant comme la voile d’un catamaran. «Vous prendrez bien un petit thé fumé?» Elle ne dort plus, dit-elle, tant elle est soucieuse que cette réunion des Amériques soit réussie. Mais de ses nerfs à vif, rien ne transparaît. Voyez ses lèvres coquelicot, sa chevelure Vendée Globe, ses ongles aubergine. Elle raconte comment elle a pris les choses en main, exigé le leadership d’un comité d’organisation qui réunit des représentants de tout bord et su faire oublier qu’elle préside l’association des démocrates de Suisse.

Une famille républicaine, des parents démocrates

Démocrate ou républicain, on l’est souvent par tradition familiale. «Chez nous, en Virginie, toute la famille était républicaine, sauf mes parents.» Edward-Lee et Emma-Brown ont des mappemondes à la place des yeux. Edward-Lee est ingénieur, Emma-Brown déchiffre les messages des services secrets ennemis. Il atterrit en Islande, sur une base aérienne de l’OTAN. Elle œuvre à l’ambassade américaine à Paris. Ce Paris des années 1950 n’est plus tout à fait une fête, mais ils s’y marient. Bientôt, Edward-Lee trouve un nouveau poste en Espagne. Anne-Shelton voit le jour à Gibraltar, à la pointe de l’ancien monde, là où les vents de l’Atlantique et de la Méditerranée se jaugent.

Willem de Kooning, un colosse à la maison

Cosmopolite, Anne-Shelton? Bien plus que vous ne l’imaginez. Ses parents ont la passion de l’étranger. Ils s’immergent à Bangkok avec leurs trois filles. Puis à Téhéran, dans la Perse du chah. Et l’Amérique, alors? Anne-Shelton y vivra un peu, enfant, sur les rivages bénis du Long Island. Son père construit l’atelier du peintre Willem de Kooning, ce colosse laconique qui a soif de tout, de whisky, de belles femmes, de toiles où projeter des bacchanales hallucinées. L’artiste est l’ami de la maison. Et sa présence électrique est un film à lui tout seul.

«Je le verrai toujours poursuivi dans toute la maison par son épouse furieuse, parce qu’il l’avait encore une fois trompée. Elle courait derrière lui avec une bouteille et il est passé à travers la vitre de la porte qui donnait sur le jardin.» Il y a de la joie chez Edward et Emma. On boit, on fume de tout, on s’aime, on se sent très libre. «On The Road» soufflait à l’époque l’écrivain Jack Kerouac. Autour d’Edward et d’Emma, tous obéissent à cette injonction.

Une vie de mannequin entre Paris et Tokyo

«Sur la route», Anne-Shelton l’est naturellement. Elle a 17 ans, elle fait tourner les têtes, elle veut être indépendante. Elle sera mannequin pour des magazines et des catalogues, on la réclame en Suisse, en Allemagne, au Japon. Ses parents tiquent. Il faudra la naissance de son premier fils pour qu’elle renonce à la pose et aux lumières.

Et son amour de l’art, ce bonheur de détecter le singulier? Ils sont à jamais liés à la maison de Long Island. «J’y ai compris que l’art était une chose très importante.» Sur la théière en argent, ses doigts jouent une sonate mutine. Au mur, une émule de la danseuse Cyd Charisse vous fait de l’œil. On se croirait sur un paquebot. Adolescente, elle a adoré My Fair Lady, cette comédie musicale où Audrey Hepburn s’arrache au ruisseau. «J’ai toujours recherché, dans les livres et les films, les histoires de transformation.» Les toiles et sculptures qu’elle achète depuis vingt ans en flâneuse avertie servent aussi à ça sans doute: à jalonner des métamorphoses intimes. D’ailleurs, la collectionneuse ne veut pas thésauriser. «J’ai envie d’alléger ma vie, je n’ai pas besoin d’être propriétaire d’une œuvre. J’ai juste envie de vivre un moment avec.»

Le parfum des champs de tabac

Tout à l’heure, la nuit sera étoilée et Anne-Shelton en sera l’ambassadrice, dans cette Genève qu’elle a ralliée il y a dix-huit ans. Elle tiendra pour Hillary, parce qu’elle admire son courage, sa connaissance des dossiers, mais elle taira sa préférence en hôtesse exquise. «Américaine de l’étranger, ça change quoi au fond?» lui demande-t-on. «C’est une vraie décision, un choix, j’aime passionnément une idée de l’Amérique.» Une fois par an, elle retrouve la Virginie de ses aïeux où vit aujourd’hui sa mère. Elle s’y sent un peu martienne, mais aime humer le souvenir des champs de tabac où trimait son grand-père adoré Edward-Shelton, un obstiné qui a fini par ouvrir un magasin de chaussures.

Anne-Shelton a l’élégance un peu étourdie des héroïnes de Woody Allen. On l’imagine dans le merveilleux Magic in the Moonlight, ce film où une jeune aventurière fait croire à toute une famille qu’elle a des pouvoirs de médium. Elle n’en possède pas, mais elle est animée d’une grâce, celle des joueuses. «Je n’ai aucun talent, confie Anne-Shelton Aaron. J’adore donc tous les talents. Je vois le don des autres.» La magie au clair de lune, c’est ça au fond.


Profil:

1981: Naissance de son premier fils.

1998: S’installe à Genève avec son mari.

1999: Membre de la fondation du Mamco.

2008: Milite avec passion pour Barack Obama

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