Musique

Muse, cette chose étrange

Trois ans après les visions dystopiques de «Drones», le trio britannique publie un «Simulation Theory» tout en muscles bandés. Un huitième album aux esthétiques rétrofuturistes

Le 30 août, Amazon publie accidentellement le titre, la pochette et la tracklist du nouvel album de Muse. Bourde majeure qui force le groupe anglais à sitôt officialiser la sortie de Simulation Theory sur Twitter. Tandis que s’ouvrent les précommandes, promettant à tout acquéreur un accès exclusif lors de la tournée 2019, un quatrième single paraît, The Dark Side, qui attise l’impatience des fans. On n’y prête pas plus d’attention qu’à ceux qui ont précédé. Passé Showbiz (1999), le prog-rock épique de Matthew Bellamy et de ses hommes nous assomme. Mais voilà: leur huitième effort maintenant paru, et l’épisode prenant partout des airs d’événement, on s’est forcé à l’écouter, remisant au panier tant qu’il se peut nos préjugés.

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De Muse, on conserve le souvenir d’un concert touchant donné sous une tente fauchée durant l’édition 2000 du festival Roskilde, au Danemark. Inconnu du grand public, le single Muscle Museum à peine joué par les radios spécialisées, le trio de Teignmout (Devon) ramait pour retenir les badauds venus l’écouter, bouclant un récital vulnérable par une version dérangée, magnifique, de Feeling Good, piqué à Nina Simone. On s’attachait.

Seize ans plus tard, on bâillait cette fois lors de leur prestation expéditive – une heure vingt – offerte au Montreux Jazz. Privé des scénographies pharaoniques et des technologies de pointe qui fondent ses live dans les stades du monde, Muse se découvrait pour ce qu’il est devenu: non plus la créature rock parfois grisante de ses débuts, mais un pachyderme industriel auteur d’un répertoire surchargé. On fuyait.

Producteurs du moment

Récemment, pourtant, on commençait à douter. On pouvait bien se déclarer imperméable au lyrisme wagnérien de, disons, Psycho (2015) ou Sing For Absolution (2012), entre autres singles platinés, une amie admirative des talents de Matt Bellamy, Dominic Howard et Christopher Wolstenholme nous bousculait, outrée, demandant: «Comment ne pas être dingue de ces types?» Peut-être, aveugle et obstiné, n’avait-on pas su saisir toute la grâce d’une formation devenue la plus puissante du music business. Troublé, on jurait de s’immerger autant qu’il est humainement supportable dans Simulation Theory et ses onze plages.

A son casting, parmi les producteurs pop du moment: Rich Costey (Franz Ferdinand), Mike Elizondo (Eminem), Shellback (Maroon 5) ou Timbaland. Pour concepteur d’une pochette évoquant l’affiche de Ready Player One (Steven Spielberg), Kyle Lambert, auteur des visuels de la série Stranger Things. Pour discours, «une exploration des rapports humains», selon Bellamy. La musique, elle, est affaire de synthèse opérée entre les divers genres empruntés par Muse au cours des vingt dernières années: rock compassé, aubades ampoulées, funk robotique ou électro cinématographique citant Vangelis. C’est d’ailleurs dans cette veine que s’ouvre Algorithm, pièce synthétique si eighties, si peu subtile, où un déluge de cordes écrase net l’auditeur, les Anglais rappelant direct combien ils goûtent la solennité guindée.

Sucrerie digitale

Une fois apprécié le tempo piéton de The Dark Side, son chorus furetant sans horizon, Pressure donne un coup de fouet groovy et réjouissant à un ensemble qu’on craignait déjà tout entier livré au pompier. Propaganda poursuit dans cette voie sautillante, évoquant les sensualités de Prince et laissant voir Muse enfin s’amuser. Heureuse nouvelle qu’appuie Break It to Me, sucrerie digitale qu’on aurait bien vue chez Taylor Swift.

Le folk épicé de Something Human joue les entractes, et tandis qu’on songe combien Bastian Baker aurait pu trousser cette rengaine savoureuse, Thought Contagion puis Blockdales jurent de réjouir qui raffole de distorsions gonflées, de plaintes empesées, de rock engraissé d’effets par paquets.

Quand surgit Dig Down, gospel lourd et pâle comme un ciel d’Ukraine, on s’avoue épuisé, laissant The Void nous rappeler tout ce qui nous fait invariablement observer Muse comme une chose étrange, entre hyperboles et faux-semblants, souffles meurtris et vaines déclamations.


Muse, «Simulation Theory» (Warner Music). En concert le 3 juillet 2019 à Zurich, Hallenstadion. Billets en vente à partir du 16 novembre à 10h.

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