Au Locle, l’art est singulier et pluriel

Le Musée des beaux-arts sert d’écrin à la Triennale de l’art imprimé. Les 24 artistes exposés font éclater la notion d’estampe

C’est tout à la fois une fête de la matérialité, du geste et de la copie. Une fête de l’imagination et de la diversité. Il y a là 24 artistes exposés sous l’égide de l’art imprimé et jamais ne surgit ce sentiment d’enfermement dans un média qu’on peut avoir dans certaines expositions de vidéo, de photo, ou même de peinture, quelle que soit la qualité des œuvres. Car aujourd’hui, parler d’art imprimé, c’est ouvrir un monde de possibles. Les artistes se sont emparés de la multiplicité des techniques, qu’ils déclinent à l’infini ou reviennent à l’unique, ou tout au moins au singulier, avec des méthodes faites pour le plus grand nombre. Ils marient la main et la machine, retournent les images, les mêlent, les effacent.

Cette idée d’appropriation est bien analysée par Didier Rittener, qui a sa propre salle en tant que lauréat du Prix de la Ville du Locle lors de la dernière triennale, en 2010 – la manifestation a fait une pause pendant la restauration du musée. L’artiste expose un papier peint, une architecture blanche et des dessins. Il travaille à partir de transcriptions d’images existantes qu’il numérise. Sur l’ordinateur, il agrandit, scrute, puis déplace, déforme, recompose.

Dans un jardin de Léonard

En l’occurrence, il a choisi ici des Annonciations, celles de Léonard de Vinci et de Fra Angelico, se concentrant sur le paysage d’arrière-plan pour l’une, sur le portique où est installée la scène pour l’autre. Le papier peint, qui reproduit un dessin à la mine de plomb, nous invite à entrer dans un jardin où Gabriel et Marie ne sont plus. De même, nous passons entre les piliers du portique, épuré mais redonné en trois dimensions au centre de la salle. L’agrandissement sur l’écran puis le dessin minutieux ont permis à Didier Rittener de s’emparer de l’œuvre des peintres et il nous les donne à vivre à notre tour. Quand il y a geste, pensées artistiques, reproduire et multiplier ne sont plus de vulgaires copiages mais des manières de plonger au plus profond des images, de leurs plans, de leurs matières, de leurs couleurs. Des manières de créer et de partager aussi.

Dans le catalogue de la triennale, Alexandra Barcal, conservatrice de la collection de gravures et de dessins des XIXe et XXe siècles de l’EPFZ, rappelle à quel point le travail de l’estampe, parce qu’il inverse l’image en la reproduisant, implique une absolue compréhension de celle-ci. Si l’imprimerie est une économie du point de vue industriel, en art, elle est un approfondissement, un moyen tout à la fois d’aller plus loin dans l’œuvre et d’amener l’œuvre plus loin.

C’est bien ce qu’a fait Cildo Meireles en 1970 avec ses Insertions dans les circuits idéologiques: Projet Coca-Cola. Le Brésilien soustrayait des bouteilles de la boisson américaine, y gravait des messages politiques et remettait les bouteilles consignées dans le circuit commercial. Pour le curateur Marc-Olivier Wahler, cet art qui ne devient pertinent qu’à condition d’être partagé, de circuler, d’échapper au contrôle des milieux artistiques eux-mêmes, est tout à fait significatif des pratiques contemporaines.

Il n’est pas besoin de ces odes à la multiplication pour apprécier l’exposition du Locle. On pourrait déjà rester longtemps devant la pièce qui vous accueille, visible depuis la rue. Aka Black Mamba, d’Antoine Dorotte, s’étend tout le long d’un mur. C’est une impression sur zinc, c’est dire qu’ici la matrice se confond avec le support. Pas d’impression à partir des plaques de métal travaillées à l’acide. Des dizaines de ces plaques sont elles-mêmes posées comme une peau de poisson, comme les écailles d’un dragon géant, ou simplement le pan d’un toit, dans un renversement qui verrait l’extérieur d’une architecture montrée à l’intérieur. Chaque pièce offre un jeu différent de taches grises, mates ou brillantes, pâles ou sombres.

Ce pan de mur est sans doute l’œuvre la plus spectaculaire, mais elle ne bluffe pas pour autant le visiteur sur ce qui l’attend. Elle le rend plutôt attentif à la diversité des matières et des empreintes qu’il va rencontrer. Ainsi, il cherchera des formes organiques – raies des profondeurs marines, pétales vénéneux – dans les dessins que Manon Bellet réalise en appliquant un fer à repasser sur des papiers carbone. Ses yeux fouilleront les caves et les cours obscures des héliogravures de Dove Allouche, dont la série Déversoirs d’orage met en évidence un monde de traces, de rouilles, de moisissures, de coulures centenaires. On le voit avec ces deux exemples, les œuvres présentées ouvrent l’imaginaire, renforcent l’acuité du regard.

Et il faut de l’attention pour apprécier la délicatesse des lithographies offset de Lucy Skaer. Elles sont réalisées à partir de plaques d’impressions originales du journal The Guardian d’avril 2013. Largement effacés par des processus chimiques, articles et images d’actualité deviennent fantomatiques et laissent place aux ajouts délicats et colorés de l’artiste anglaise.

Sérigraphie phosphorescente

Ce sont à d’autres jeux d’effacement que procède Jonathan Delachaux. La série s’appelle Un jour avec Naïma, mais il faudrait dire «un jour et une nuit» puisque sur les mêmes feuilles une image s’offre lumière allumée et une autre lumière éteinte, grâce à un procédé de sérigraphie phosphorescente.

Dans ses aquatintes, Mai-Thu Perret met en scène des formes rondes, triangulaires, au symbolisme féminin évident, empruntées à d’autres artistes et créatrices du XXe siècle comme la dadaïste Hannah Höch. Elle s’ancre, et s’encre, dans l’histoire de l’art en reprenant des œuvres qui la fascinent.

Le travail de Marc Bauer est plus intime, plus narratif aussi, et toujours d’une puissante intensité dramatique. La série de dessins Cortex, de 2009 (impression sur papier), évoque la construction d’une identité masculine face à un héritage où la virilité se construit dans la rudesse. Au vu de ces bribes de récit, on ne peut que projeter dans le grand paysage noir de la série Abendland («le pays du soir»), ciblé comme pour une attaque de drones, tous les cauchemars d’un monde trop guerrier.

Peut-être faut-il mieux finir la visite avec Claudia Comte. Les 32 déclinaisons colorées de Basics and Combinations, dispersées par petits groupes sur deux pans de mur en angle. Elles sont nées de six matrices en bois, le matériau de prédilection de l’artiste, aux motifs simples, imprimés en cyan, vert, orange, magenta, violet et jaune. Une véritable fête du multiple qui lui a valu le Prix de la Ville du Locle 2015.

Triennale de l’art imprimé contemporain, Musée des beaux-arts du Locle. Me-ve 12h30-17h,sa-di 11h-17h, jusqu’au 18 octobre. www.mbal.ch

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