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Croquis, Charles Baudouin. Encre de Chine sur papier, 9 février 1911.
© Thierry Baudouin / Musée de Carouge

Exposition

Au Musée de Carouge, des fans déclarent leur flamme à l’art

Soixante personnalités romandes ont élu leur pièce préférée parmi les 5000 œuvres que compte la collection. Nathalie Chaix, nouvelle directrice des lieux, présente cette exposition miroir

Une scène d’Amour et Psyché pour la journaliste Martina Chyba. Une vieille dame penchée sur un carnet pour le dessinateur Pierre Wazem. Un cendrier en céramique noire pour la regrettée styliste Christa de Carouge. Ou encore l’autoportrait d’Emile Chambon pour l’écrivain Metin Arditi… Dès ce jeudi, au Musée de Carouge, 60 personnalités romandes dévoileront un peu de leur intimité à travers l’œuvre qu’ils ont retenue parmi les 5000 pièces de la collection. Ces people se racontent d’autant plus qu’ils ont accompagné leur choix d’un texte personnel, déclaration enflammée ou observation fine – il y a même un slam dans le lot.

Belle initiative de la directrice Nathalie Chaix et de Klara Tuszynski, co-commissaire de cette exposition intitulée I Love Musée de Carouge. Belle et tout sauf gratuite, puisque à travers cette démonstration de la richesse des greniers, la nouvelle responsable des lieux légitime son souhait d’un nouveau musée, plus moderne que la maison XVIIIe qui abrite l’actuel espace fondé en 1981 et surtout plus spacieux.

De Tavel à Carouge

Des oiseaux sur sa robe bleue. Une étincelle dans son regard. Après six ans passés à la tête du Service des affaires culturelles et de la communication de la ville de Carouge, Nathalie Chaix, diplômée en histoire de l’art, est heureuse de retrouver un musée. «J’adore les contenus et j’adore la transmission. Etre à la tête d’un lieu d’exposition me permet d’imaginer avec l’équipe la meilleure manière de mettre en scène des objets artistiques. C’est une chance!»

Celle qui fut collaboratrice des Musées d’art et d’histoire pendant plus de dix ans, dont deux passés à la direction de la Maison Tavel, n’est pas du genre à dormir sur ses lauriers. Si, en 2012, Nathalie Chaix a quitté la Maison Tavel, c’est parce qu’elle avait conçu un projet qui repensait la muséographie et que cette proposition dort, depuis, dans un tiroir. A ses yeux, l’art n’est pas une matière inerte et sacrée. Mais une stimulation pour l’esprit, une invitation à ressentir, se réjouir et, surtout, partager.

Opération gourmande et festive

D’où cette opération, gourmande et festive, qui voit des personnalités romandes se définir à travers des peintures, sculptures, dessins, photos, porcelaines et céramiques. Dans le casting d’I Love Musée de Carouge, on trouve des artistes, bien sûr, mais aussi des politiciens, des journalistes, des sportifs, des professionnels de l’humanitaire ou de la gastronomie. Sur près de 100 candidats contactés, 60 ont relevé le défi et, grâce à une clé USB, se sont promenés virtuellement dans la collection pour dénicher leur objet préféré. Certains se sont déplacés dans les dépôts de sorte à vivre les œuvres en vrai.

Des surprises? «Oui, répond Nathalie Chaix. J’ai été étonnée de voir que ce ne sont pas les pièces les plus spectaculaires qui ont retenu l’attention. Et ça m’a amusée aussi de constater que certaines personnes trendy ont choisi des œuvres très traditionnelles…» Quand on lui pose la question de la pioche qui l’a le plus touchée, Nathalie Chaix n’hésite pas. «Celle de Christa de Carouge. Avant sa disparition, la styliste carougeoise a élu un cendrier de Jacques Kaufmann en disant qu’elle souhaiterait que ses cendres y soient déposées. J’ai été très émue. D’ailleurs, je suis heureuse, car, comme plusieurs personnalités ont retenu des travaux de cette grande dame du stylisme, on a pu aménager un espace Christa de Carouge dans l’expo.»

Chambon et Poussin à l’honneur

La designer amoureuse du noir n’est pas la seule à avoir bénéficié de ce traitement de faveur. Le peintre et fondateur du Musée de Carouge, Emile Chambon, a aussi son endroit, de même que le brillant dessinateur Poussin, dont la salle est le coup de frais de cet accrochage à pois. Tiens, d’ailleurs, pourquoi des pois dorés garnissent-ils les murs du musée? «Parce que le scénographe a voulu souligner le côté cosy, foyer, du lieu en recouvrant les murs d’un effet papier peint», répond Nathalie Chaix. On la regarde, elle pointe en souriant la soupière en porcelaine retenue par le cuisinier Philippe Chevrier. «Savourer sans se priver, c’est aussi la fonction de l’art!»


I Love Musée de Carouge, du 26 avril au 2 septembre, Musée de Carouge, place de la Sardaigne 2, Carouge, Genève.


1. «Passage du fil», Jacques Kaufmann

Choisi par Christa de Carouge, designer

«Ce cendrier m’a tout de suite frappée et intriguée. Il s’agit d’un cube mais, lorsqu’on enlève le couvercle, il se défait et l’on découvre une nouvelle forme. On peut, ainsi, créer des sculptures selon ses envies et son humeur, à l’infini. C’est un objet avec lequel on peut jouer. De plus, la matière de cette œuvre m’attire, de même que sa couleur noire, évidemment. Le cendrier porte les cendres, à l’image d’une urne. Ce bel objet, plein de philosophie, est à garder près de soi, avec les cendres chéries de ses proches. J’aimerais bien, personnellement, que mes cendres soient conservées dans cette urne, lorsque je ne serai plus là.»


2. «Autoportrait à la cravate», Emile Chambon

Choisi par Metin Arditi, écrivain

«Cette toile me bouleverse. En 1952, Chambon a 47 ans. Il est au sommet de son art et de sa notoriété. Il a reçu des prix, il continue d’être gratifié de commandes prestigieuses, il expose partout. Pourtant, sa toile, très retenue, dévoile son drame. Cet autoportrait est celui d’un immense artiste. Mais l’homme y apparaît contraint. Son regard est froid, triste. Ses cheveux, dont on comprend qu’ils cachent une calvitie naissante, sont coiffés avec un soin extrême. Ses traits sont tendus, sa posture rigide. Sa chemise, boutonnée au col, est impeccable. On dirait un employé de banque soucieux de paraître irréprochable aux yeux de son chef de bureau. Seule la cravate, portée en dehors du pull-over, laisse deviner un souhait de liberté.»


3. «Sans titre», Anonyme

Choisi par Brigitte Rosset, comédienne

«Ce dessin a immédiatement attiré mon attention. Je ne connais ni son auteur ni son époque. Il pourrait être l’œuvre d’un grand artiste ou naître du trait de génie d’un enfant. Je sais juste qu’il me plaît énormément. Il me renvoie très fortement à mon imagination. J’y décèle l’humour d’un clin d’œil et, l’instant d’après, il me laisse entrevoir la grimace d’une souffrance. Le modèle est une petite fille espiègle puis devient vieille femme suppliante. Il me fait rire et il m’émeut, tout est là.»


4. «Sans titre», Alan Humerose

Choisi par Boris Wastiau, anthropologue et directeur du MEG

«Le papillon suspendu à l’oreille d’une séduisante danseuse de tango de Buenos Aires au regard conquérant a réveillé en moi le souvenir des voyages erratiques de Corto Maltese, héros romantique de mon adolescence. Le papillon, s’il symbolise le côté jouissif de la vie, rappelle aussi la brièveté de l’existence et la nécessité des métamorphoses pour échapper à la mort. Il m’évoque encore le symbole de ce que les Anglais appellent la «serendipity», à la fois fortune et agréable découverte fortuite. Accroché à l’oreille d’une femme à la beauté solaire, ce papillon est-il un leurre? Dans le registre inférieur de l’œuvre, de lourds bateaux de pêche évoquent en contraste d’autres aventures, nécessaires celles-ci, éreintantes et solitaires, qui précipitent inéluctablement le corps au déclin.»


5. «L’Amour et Psyché», François-Edouard Picot

Choisi par Martina Chyba, journaliste et écrivain 

«L’Amour et Psyché de François-Edouard Picot (1817) est une toile exposée au Louvre, mais j’ignorais que je pouvais aller en admirer une autre version à Carouge. Comme quoi. Cupidon ne veut pas que Psyché le voie, alors il ne lui rend visite que dans l’obscurité et la quitte à l’aube. Il devait la tuer sur ordre de Vénus, mais il en est tombé amoureux. Après de terribles épreuves, ils auront ensemble un enfant nommé Volupté. C’est exactement ce qui se dégage de ce tableau au premier abord. Il a l’air naïf, classique et cucul, mais il contient tout: le secret, le sexe, la séparation, la violence des flèches. Sous les draperies pourpres, il y a l’amour et la mort. (...)»


6. «Marcel Bolomet le matin. La Drize», Gérald Poussin

Choisi par Gaëtan, chanteur

«Mais qu’est-ce que c’est? Un renard-marsupilami perché sur un grand cactus voguant sur un petit bateau? Peut-être… L’animal jaune a l’air de vouloir échapper à quelque chose… Un requin mal intentionné qui voudrait lui croquer les doigts de pieds? En tout cas, ça me plaît. C’est vivant, marrant, coloré et insolite.»


7. «Croquis», Charles Baudouin

Choisi par Pierre Wazem, auteur de bande dessinée

 «J’ai grandi avec ma grand-mère, et cette vieille dame qui écrit «avec son nez», voûtée et concentrée, me l’a rappelée. Elle doit sans doute remplir un carnet de comptes où elle note la moindre de ses dépenses. Le traitement du dessin à la plume et à l’encre de Chine, tout nerveux et cassant, ressemble sans doute à cette dame, et donc se prête à merveille à son sujet.»

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