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Le Musée d’art et d’histoire en 2015, avant l’échec de son projet de rénovation.
© MARTIAL TREZZINI

Genève

«Le Musée d’art et d’histoire aura un nouveau directeur en 2019»

Appel d’offres en septembre pour la direction du MAH, lancement du concours d’architecture en 2020, vision d’un «musée populaire de qualité»: le ministre de la Culture, Sami Kanaan, dévoile sa stratégie pour relancer la grande maison

Peter Sagan le sait: quand se profile la ligne d’arrivée, il faut augmenter le braquet. Comme le champion cycliste slovaque, Sami Kanaan accélère dans la pente. Le groupe d’experts dirigé par Jacques Hainard et Roger Mayou, deux cardinaux de la scène muséale, met la dernière main à son rapport sur le futur du Musée d’art et d’histoire (MAH). Le devoir sera rendu fin juin. Le ministre municipal de la Culture, lui, définit la suite de la course: en septembre, la ville de Genève lancera le concours pour le poste de directeur du MAH. Il en a informé jeudi le personnel de l’institution. Il dévoile sa stratégie pour conjurer la malédiction d’une maison marquée par une série d’échecs.

Le Temps: Pourquoi lancer cet automne le recrutement d’un nouveau directeur du MAH?

Sami Kanaan: Jean-Yves Marin approche de la retraite et il est le premier à reconnaître qu’il ne sera donc pas l’homme du nouveau projet. Nous souhaitons que la future direction soit en place avant le lancement du concours d’architecture, que nous prévoyons en 2020. La personne qui succédera à Jean-Yves Marin devrait entrer en fonction à l’automne 2019. Quant aux lauréats du concours d’architecture, ils devraient être connus fin 2020.

Quelle est la logique de cet enchaînement?

Le nouveau directeur doit être partie prenante du processus, incarner le projet issu de la commission d’experts présidée par Jacques Hainard et Roger Mayou. Il devra surtout se l’approprier. Une réflexion muséale forte doit précéder le geste architectural. On a fait les choses à l’envers dans le cas du projet Nouvel. Tirons les leçons!

Comment se fait-il que le MAH soit si mal coté sur l’échiquier suisse et européen?

L’exposition Hodler inaugurée récemment contredit ce point de vue. Elle positionne clairement le MAH au niveau européen, dans le cadre du centenaire de la mort de l’artiste à Genève. Mais reconnaissons que l’institution a traversé une période compliquée depuis l’éviction brutale de son directeur Cäsar Menz au printemps 2009, suite à un audit aux conclusions intéressantes, mais contestées. Jean-Yves Marin a été nommé alors pour mener à bien le projet Jean Nouvel, dont il n’était pas l’auteur. Là-dessus s’est greffée la convention avec la Fondation Gandur pour l’art, qui a polarisé le débat, puis l’échec [en votation] de février 2016.

Quel est le mal du MAH, au fond?

Il faut dire d’abord que le musée et ses équipes se mobilisent en développant une politique ambitieuse de médiation à l’intention du jeune public et des familles. J’en veux pour preuve le succès des opérations pendant les vacances d’automne, qui attirent 6000 personnes sur une semaine. Mais, au-delà de ces réussites, l’institution souffre d’un cloisonnement entre domaines de spécialité, métiers, générations. Un musée ne peut plus fonctionner ainsi. Le grand atout du MAH est sa pluridisciplinarité, c’est ce que souligne la commission Hainard-Mayou. Celle-ci a fait cette proposition à laquelle j’adhère: le MAH et ses collections doivent raconter Genève dans toutes ses dimensions, politique, intellectuelle, artistique, etc. Cette ambition suppose un décloisonnement massif.

Quel est votre idéal de musée?

Un musée populaire et de qualité. Il ne peut pas rester élitiste. Je respecte le travail des scientifiques, qui est fondamental, mais il doit être accessible à toutes et tous. J’ai donné comme mandat aux institutions muséales de développer tout ce qui est grand public. C’est un choix politique. Il s’agit de diversifier au maximum les publics.

La commission Hainard-Mayou travaille depuis l’automne 2016. On attend son rapport final pour juin. Pourquoi cette lenteur?

La commission fait un travail en profondeur, qui implique tous les acteurs concernés, le personnel de l’institution, les amis du musée, Patrimoine suisse. Un musée s’inscrit dans la durée. Il faut prendre le temps de penser les choses. Il a fallu treize ans pour que le nouveau MEG voie le jour entre l’échec du projet de la place Sturm et son ouverture, et onze ans entre l’échec du projet vaudois à Bellerive et l’inauguration prochaine du magnifique pôle muséal à la gare de Lausanne, Plateforme 10.

Qu’en est-il de l’idée d’un bâtiment bis qui serait construit ailleurs?

Les experts ont écarté ce scénario envisagé après l’échec de 2016. Notre chance, disent-ils, c’est de posséder un pôle muséal majeur au cœur de la ville. Cela impliquera le bâtiment de l’Ecole des beaux-arts qui déménage, la butte de l’Observatoire dont il faut examiner le potentiel, le site archéologique et le lien avec la Vieille-Ville. Tout ce secteur doit être valorisé urbanistiquement. Cette donnée fera évidemment partie du cahier des charges du concours.

Pourquoi n’avoir pas changé de direction après l’échec de 2016?

Jean-Yves Marin a incarné loyalement ce projet tel qu’il en avait reçu le mandat. Mais il y a une autre raison. Recruter quelqu’un après un tel coup est difficile. Il n’a pas été simple de trouver un successeur à Cäsar Menz après son éviction. Je tenais à lancer le processus sur des bases saines, qui fassent envie. C’est le cas aujourd’hui.

Quelles sont les qualités attendues de la nouvelle direction?

Elle devra incarner la volonté de faire du MAH cette scène privilégiée où Genève se raconte à travers ses collections, de l’Egypte ancienne à Hodler. Le MAH a tout ce qu’il faut pour exprimer ce qu’est notre ville: un village qui se nourrit du monde entier et interagit avec le monde entier.

Le Grand Théâtre, le Musée d’art et d’histoire, la Bibliothèque de Genève: ces grosses institutions sont souvent minées par la discorde entre personnel et direction. Est-ce inhérent à ce type de maison?

Il ne faut pas généraliser des cas particuliers. Cela étant, ces institutions sont confrontées aux défis qui sont ceux du service public en général. Celui-ci traverse une période difficile: l’époque où les budgets augmentaient facilement est finie; et l’attente du public est à la fois plus grande et plus diversifiée. En outre, j’ai lancé de nombreuses réformes, et leur mise en œuvre n’est pas toujours simple. Nous nous devons, comme autorité de tutelle, d’accompagner ces évolutions.

Le Musée Rath, qui dépend du MAH, a été rénové mais il propose peu d’expositions. Comment voyez-vous son futur?

Tout d’abord, le Rath n’est pas un musée mais un espace d’exposition. Ensuite, les travaux ont porté leurs fruits puisqu’il est le seul espace du MAH conforme aux normes d’accueil d’œuvres en vigueur. Les Hodler prêtés n’auraient pas pu être exposés dans le bâtiment principal de la rue Charles-Galland. Mais celui-ci devra, selon le scénario des experts, accueillir un bel espace d’exposition temporaire sur son site, logiquement au-dessous, sous la butte par exemple, afin de travailler en synergie entre expositions temporaires et parcours permanent.

Et le Rath, alors?

Avec ses 750 mètres carrés sur deux niveaux, il est trop petit pour les grandes expositions internationales. Il fait donc l’objet d’une réflexion. Le fait qu’il soit séparé géographiquement du MAH pose des questions: aujourd’hui, un musée qui rayonne doit accueillir en son sein des espaces d’exposition permanente et temporaire. Ce qui est sûr, c’est qu’il restera un lieu d’expositions muséales importantes. Il n’accueillera pas les bureaux du Département de la culture et du sport, parmi les nombreuses rumeurs loufoques que j’ai pu entendre.

A quel horizon devrait naître le nouveau MAH?

Le lauréat du concours sera connu début 2021. Il nous faudra ensuite obtenir le crédit de réalisation. Dans l’idéal, le chantier démarrera en 2023. Parallèlement, il faudra trouver des financements. Parce que la ville ne pourra pas le financer seule. Elle devra pouvoir compter sur l’appui de mécènes et du canton.

Le nouveau MAH, c’est pour 2026?

C’est le calendrier espéré, sans recours ni référendums. Dix ans après le refus du projet précédent.


«Genève doit se raconter à travers ses collections»

Jacques Hainard copréside la commission d’experts qui dessine le futur du MAH. Il veut croire en des lendemains qui chantent après les années noires

Les bons acteurs ont toujours une formule qui frappe. Au téléphone, Jacques Hainard, sa moustache d’artificier de la pensée et son rire claquent: «Il est temps que la fête commence.» L’ancien patron du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, qui a dirigé aussi celui de Genève, préside avec Roger Mayou une commission de sages chargée depuis l’automne 2016 de dessiner un avenir pour le MAH.

La composition chic de cet aréopage se voulait un signal: Martine Gosselink, conservatrice au Rijksmuseum d’Amsterdam, y côtoie Jean-Luc Martinez, le patron du Louvre. En juin passé, le groupe livrait un premier rapport, dit intermédiaire.

Longeole et boson de Higgs

L’idée force? Le MAH et ses collections ont comme mission de raconter Genève dans toutes ses dimensions, artistique, scientifique, historique, etc. «Il ne s’agit pas de retracer classiquement cette histoire des origines à aujourd’hui, explique Jacques Hainard. Mais d’éclairer l’identité genevoise à partir d’éléments multiples, la longeole ou le boson de Higgs par exemple, à mettre en résonance, selon l’imagination des conservateurs, avec le patrimoine du MAH.»

Pas de bâtiment bis

Autre décision capitale: plus question d’envisager un bâtiment bis ailleurs; l’extension se fera dans le périmètre actuel du MAH, qui inclut le bâtiment dit des Casemates et celui de l’Ecole des beaux-arts, rapatrié sur le nouveau campus de la HEAD.

Le rapport définitif sera rendu fin juin. Il sera à la disposition de toutes les personnes intéressées, se réjouit Jacques Hainard. Et il fera l’objet d’une vaste concertation à l’automne avec tous les milieux concernés, précise Sami Kanaan.

Traumatisme en série

Au même moment, la ville lancera le concours pour un nouveau directeur. Qu’attendre de l’élu? «Qu’il fasse bander pour ces denrées inutiles qu’on nomme l’art, la culture, l’histoire», souffle une personnalité genevoise. «Il faudra qu’il crée un esprit d’équipe dans un paquebot où chacun a tendance à se scruter», note un observateur, qui rappelle que la maison n’a cessé d’encaisser des coups depuis l’éviction en 2009, un an avant sa retraite, de son directeur d’alors, Cäsar Menz.

En ce printemps funeste, la société française Eurologiques livrait les conclusions d’un audit dénonçant «le déficit de gouvernance politique» et le hiatus entre les moyens de l’institution, jugés importants, et son rayonnement.

Nouvelle ère

Le Français Jean-Yves Marin prenait la succession de Cäsar Menz dans le climat qu’on imagine. Il était chargé de défendre le projet Jean Nouvel et bientôt la convention Gandur. L’homme d’affaires genevois s’engageait à financer l’extension et à prêter ses collections en échange d’espaces. Le 28 février 2016, les Genevois rejetaient l’attelage Nouvel-Gandur. Ce printemps, le tandem Hainard-Mayou appelle à croire en des lendemains qui chantent. «Il est temps que la fête commence», martèle Jacques Hainard.

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