Un texte d’Eugène Pittard, il y a 77 ans

Le Musée d’ethno de Genève, vu par son fondateur

«Le Musée d’ethnographie (parc mon Repos) est un établissement scientifique relativement récent [il a été inauguré en 1901].

Il existait, avant cette création autonome, dans les locaux de l’ancienne Bibliothèque publique, un petit lot d’objets ayant un caractère ethnographique, mais c’étaient là des bibelots isolés. Et quelles curieuses déterminations leur avaient été données! Certaines des anciennes étiquettes portaient des libellés comme ceux-ci: «armes des sauvages» ou «flèches indiennes» sans plus. Tahiti avait été confondue avec Haïti! On attribuait à la Laponie ce qui appartenait à la Guyane! C’était l’époque héroïque de la petite ville d’alors qui installait son existence intellectuelle. Il faut, malgré tout, être très reconnaissant à la mémoire de ceux qui recueillirent ces objets. Ils se rendaient compte, sans doute, de la nécessité qu’il y aurait un jour de représenter, sous la forme des inventions matérielles et des réalisations psychologiques, le visage multiplié du monde. […]

L’ethnographie est une science vivante, spécifiquement humaine, et […] elle a cette inestimable valeur d’être instantanément comparative. En passant d’une salle dans une autre salle, en examinant les objets servant aux mêmes manifestations – qu’elles aient un but matériel ou spirituel – on se rend compte de la façon, semblable ou différente, dont les hommes, placés dans des régions géographiques fort éloignées, et dans des milieux extrêmement différents, ont réalisé leurs desseins. Un tel coup d’œil n’est-il pas d’un très haut intérêt? Et nos idées générales n’y trouvent-elles pas leur compte?

Dès qu’on l’aborde, l’ethnographie a vite fait de s’emparer pour toujours de nos préoccupations intellectuelles, spirituelles, sociales. Est-il rien de plus impressionnant que de tenter de connaître l’Humanité dans l’espace, selon les multiples variétés de son organisation, de ses soucis moraux, de ses inventions matérielles et esthétiques, de ses manifestations psychiques? Que de choses à voir! Et quel élargissement de nos conceptions! Nos petitesses locales, notre ratatinement européen apprennent à s’élargir. […]

Aujourd’hui, ce qui manque surtout au Musée d’ethnographie, c’est une place suffisante pour exposer ses collections (les locaux d’une maison particulière se prêtent mal à devenir un Musée). Une très grande quantité d’objets enfermés dans des caisses, remplissant les greniers et les caves, mériteraient d’être placés sous les yeux du public. N’a-t-il pas le droit de connaître ses richesses et de les utiliser?

Il est de toute nécessité qu’un tel état de choses se modifie. Encore une fois, les collections d’ethnographie, par le rôle qu’elles jouent dans l’histoire de la civilisation, par leur valeur intense de morale sociale, et par l’intérêt pratique qu’elles offrent, pour les artisans d’art en particulier, doivent être traitées comme il conviendrait qu’elles le soient dans une ville comme Genève, siège d’Institutions internationales, où passent les représentants de tous les peuples. Ils seraient heureux de retrouver, dans nos vitrines, comme dans un miroir, le reflet de leurs propres manifestations culturelles. A ce sujet, qu’on le sache, la direction actuelle du Musée pourrait avoir, devant elle, d’admirables perspectives d’enrichissement. Il faut l’aider à les réaliser.

Quel Mécène donnera le coup de main nécessaire? »

« Quel élargissement de nos conceptions! Nos petitesses locales, notre ratatinement européen apprennent à s’élargir »

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