Exposition

Au Musée d'Orsay, quand la prostitution se fait art

L'institution parisienne consacre une exposition dense à la prostitution de 1850 à 1910, avec une accumulation de plus de 400 œuvres

Le Musée d’Orsay brille au firmament du hit-parade de fréquentation depuis quelques années grâce à des manifestations temporaires au style résolument décalé par rapport à celui de la plupart des grandes expositions. Accrochages serrés, éclairages ponctuels sur les œuvres dans la pénombre, mise en scène, dramatisation, sujets accrocheurs et sous-titres destinés à ceux que ces sujets ou le seul nom des artistes n’auraient pas encore su convaincre: «Masculin/Masculin, L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours», «Van Gogh/Artaud, le suicidé de la société», ou «Sade, attaquer le soleil», pour ne citer que quelques exemples récents.

«Splendeurs & Misères, Images de la prostitution 1850-1910» pousse ce modèle à son paroxysme. Dans une galerie de taille modeste par rapport au Grand Palais, les commissaires ont réussi à placer 103 peintures, 139 photographies, 104 œuvres graphiques (dessins et estampes), au total 410 numéros pour raconter les ébats rémunérés et les maisons closes à une époque où la pratique de la prostitution atteint une visibilité sans précédent et peut être sans suite dans l’histoire. Le tout dans un décor rouge avec quelques exemplaires de mobilier destiné à favoriser les plaisirs et quelques espaces plus ou moins fermés précédés d’un avertissement à l’attention des mineurs.

La petite histoire rencontre la grande et l’imagerie polissonne rejoint le grand art.

Cette exposition part d’une observation indiscutable. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, dans la peinture occidentale, les représentations de la sexualité et des courtisanes ont toujours été enrobées par les allégories et la mythologie. À partir de cette époque, elles seront l’objet de représentations qui ne cachent plus la réalité et l’un des thèmes préférés des artistes dans leur œuvre publique ou dans leur œuvre privée. Sous le Second Empire et pendant la Belle Époque, la photographie devient le véhicule principal des images coquines, de grandes courtisanes acquièrent un statut qui leur permet de participer à la vie de la bonne société, et les femmes qui accèdent au marché du travail complètent leurs salaires dérisoires grâce à la prostitution. La petite histoire rencontre la grande et l’imagerie polissonne rejoint le grand art.

Un parcours qui suit celui de la prostitution

Pour montrer en quoi la prostitution «occupe une place centrale dans le développement de la peinture moderne», l’exposition propose un parcours qui suit celui de la prostitution, des lieux où elle s’exerce, des débats moraux et juridiques qu’elle provoque, une histoire sociale de la ville et du commerce des corps illustrée par des images sans distinction entre documents et œuvres d’art, entre croûtes et tableaux, entre photographies chics et panoplies clandestines. A la dualité signifiée par le titre «splendeurs et misères», il est facile d’en ajouter d’autres - enchantement et désenchantement, plaisir et souffrance, richesse et pauvreté, pouvoir et sujétion, jouissance et culpabilité - qui balisent soixante ans d’histoire sur un mode binaire ne faisant pas mal à la tête.

Les ateliers sont des lieux de désir, mais aussi de sociabilité comme le montrent de nombreuses peintures de la fin du XIXe siècle.

Au début on est dans la révélation de l’objet de jouissance comme chez certains peintres académiques qui maintiennent une petite dissimulation allégorique, dans la découverte de la puissance de l’être soumis au désir et au bouleversement qui s’ensuit comme chez Courbet ou chez Manet. À la fin, autour de 1900, on voit les artistes pris dans la tenaille de la consommation du corps féminin et du spectacle de sa misère comme chez Toulouse-Lautrec ou Picasso. Cet inventaire n’est qu’une histoire des mœurs, une exposition de société qui évoque tout au passage sans dire ce qui s’est passé dans la pratique de l’art lui-même.

Les ateliers sont des lieux de désir, mais aussi de sociabilité comme le montrent de nombreuses peintures de la fin du XIXe siècle. Les maisons closes le sont aussi. Les peintres y rencontrent des femmes, mais aussi d’autres peintres et leur clientèle. Cette réalité s’impose à tous, c’est un des paysages de l’art, avec les guinguettes, les rues des villes, les villégiatures et les bords de mer. Elle s’impose jusque dans ses impasses, dans sa défiguration de la figure qui était l’idéal de l’art, et jusque dans l’amertume d’un paradis perdu, d’un terrible théâtre de la vie dont Picasso montrera ce qu’il est avec «Les Demoiselles d’Avignon», intitulé aussi «Le Bordel philosophique» (1907).

Aucun doute sur le statut social du modèle

Entre 1850 et la Première Guerre mondiale, peut-être même jusqu’à la Deuxième, il s’est produit une extraordinaire confusion entre l’espace de l’atelier et celui des maisons closes. Cette confusion s’est traduite par la rumeur tenace selon laquelle les modèles des artistes étaient nécessairement des putains. Si elles ne l’étaient pas toujours, une analogie de regard s’est imposée avec une violence que Manet saisit en entier dans «Olympia» (1863). Aucun doute sur le statut social du modèle. Aucun doute non plus sur la position de l’artiste et du spectateur, des voyeurs pris sur le fait. Ni sur la liberté insolente de la femme. Avec la fin de l’académisme, l’artiste a repris possession de son propre regard parce qu’il peut tout voir et tout montrer. Et s’il le peut, il ne peut pas nier la relation que ce regard implique ni le fait qu’il en est prisonnier.

 
«Splendeurs & misères, Images de la prostitution 1850-1910». Musée d’Orsay, Paris. Rens. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9h30 à 18 heures (21h45 le jeudi). Jusqu’au 17 janvier. www.musee-orsay.fr

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