Au Musée Jenisch, l’ECAL impressionne

Exposition L’Ecole cantonale d’art de Lausanne a produit quelque 70 estampes depuis 2008

Ces éditions sont au cœur de l’actuelle exposition du musée veveysan

Dans les caves de l’Ecole cantonale d’art, à Renens, existe un monde insoupçonné. Un monde de presses, d’encres, de papier. L’ECAL dispose en effet d’ateliers où enseignants, artistes invités et étudiants pratiquent l’estampe, sous ses formes diverses. Ce monde d’expérience et d’édition ne pouvait échapper au Musée Jenisch à Vevey, lieu dédié à l’art sur papier qui abrite aussi le Cabinet cantonal des estampes. L’exposition Printmaking by ECAL célèbre un partenariat idéal entre école et musée.

On s’en doute, l’ECAL aurait fui toute tentative d’emprisonnement muséal. Elle se fait toujours un point d’honneur à se présenter comme inscrite dans l’art et la production artistique de son époque. Ainsi, l’exposition est fraîche, colorée sans être tape-à-l’œil, témoignant d’un passé somme toute récent sans s’y enfermer aucunement. Elle célèbre la feuille de papier, emblématique de cet univers d’édition, tout en s’envolant sur les murs. Elle adopte aussi par moments la troisième dimension, grâce à une série d’objets qui, étonnamment, évoquent la première époque de cette aventure éditoriale.

Celle-ci a tout juste vingt ans. En 1995, Pierre Keller, nouveau directeur de l’ECAL, et Lionel Bovier, tout jeune enseignant responsable des cours théoriques, lance un programme d’éditions. Désormais, l’école produit de l’art, inscrite dans une pratique finalisée, et non pas seulement dans un simple exercice. L’ouverture, en 1997, de l’ELAC, l’espace d’exposition de l’école, participe de la même volonté de mise en condition des étudiants. Secondairement, cette politique d’enseignement offre à l’école une tribune, une visibilité.

Dans un premier temps, ce seront les artistes confirmés dont les œuvres seront éditées, les étudiants ne faisant que participer à la production. Sylvie Fleury, John Armleder, Fabrice Gygi, Francis Baudevin, tous enseignants, sont les premiers, avant des intervenants comme Bertrand Lavier, Dan Walsh ou Xavier Veilhan. Parmi les premiers étudiants invités à produire eux-mêmes, Ignacio Bettua ou Didier Rittener.

Dans les deux premières années, la production est intense et fort diversifiée. Elle ne se concentre pas du tout sur l’estampe mais aborde aussi la vidéo, l’impression digitale, ou différentes productions en trois dimensions, comme le thermoformage. On est clairement dans une forme d’art décomplexé, où les notions d’auteur et de savoir-faire sont bousculées.

Si dans la décennie qui suit les éditions ne se font plus qu’en pointillé, on reste dans les mêmes logiques. Comme en témoignent ces deux créations de 2005, signées Lukas Beyeler et Grégoire Züger, qui voisinent dans une vitrine de l’exposition veveysanne. Le premier a produit de petits chevrons en plexiglass coloré (Flying V), le second propose simplement, comme le dit le titre de la pièce, des touffes de poils de chien! Les deux étudiants appartiennent alors à une volée invitée à exposer à la Galerie de Multiples, à Paris.

Un nouvel élan est donné en 2008 avec l’ouverture d’un atelier de lithographie. Là aussi, les étudiants trouvent peu à peu leur place, participant à la production des artistes confirmés, mais réalisant aussi des tirages personnels. Un moyen de plus est mis à disposition, mais en même temps les éditions se restreindront à l’estampe. En lithographie, un type de papier (Zerkall, 150 g) et un format (55 x 38 cm) sont même plus ou moins imposés. Ces contraintes permettent de mieux comparer les approches artistiques, très liées au dessin ou plus complexes, mêlant des questions d’encrage, des collages.

En 2012, le nouveau directeur de l’ECAL, Alexis Georgacopoulos, inaugure un atelier de sérigraphie, tout de suite ouvert largement à tous, quel que soit son statut. C’est dans ce petit espace mis à disposition par l’école que John Armleder a réalisé Corail, sa sérigraphie pour la collection du Temps, il y a tout juste une année. Nous avions pu alors voir à l’œuvre le tranquille maître des lieux, Sylvain Croci-Torti et son assistant Frédéric Gabioud. Une vidéo en témoigne, visible sur le site du Temps.

Jusqu’en 2014, quelque 70 pièces sont éditées en lithographie ou en sérigraphie. C’est aussi la donation de ce fonds au Cabinet des estampes que célèbre l’exposition actuelle. Une partie seulement des œuvres sont distribuées dans trois salles du rez-de-chaussée ainsi que dans un dispositif aux allures cinématographiques imaginé pour la grande salle du premier étage. L’esprit écalien est ainsi respecté. On ne célèbre pas l’estampe pour elle-même mais comme un des processus de l’activité artistique.

Les premières éditions avaient déjà fait l’objet d’une publication en 1997. Aujourd’hui, les quelque 70 lithographies et sérigraphies produites par l’ECAL depuis 2008 sont réunies dans un ouvrage publié en marge de l’exposition. Petit mais costaud, ce catalogue est construit en deux parties tête-bêche. L’une d’elles est un livre d’images à la simplicité gracieuse, l’autre permet, grâce notamment aux plumes de Laurence Schmidlin, commissaire de l’exposition, et de Stéphanie Serra, son adjointe, de retracer cette histoire récente, et pas du tout refermée.

Printmaking by ECAL, Musée Jenisch, Vevey. Ma-di 10h-18h (je 20h), jusqu’au 31 mai. Dans le cadre de l’exposition, concert de l’Ensemble Babel,je 30 avril à 18h30. www.museejenisch.ch

On ne célèbre pas l’estampe pourelle-même mais comme un processus de l’activité artistique