Tout commence un peu comme un gag. Suite à une annonce publiée par Circuit. Par laquelle, cette association d'art contemporain lausannoise faisait connaître sa recherche de locaux, après un bail venu à échéance. Avec un peu de provoc mais en leur tendant tout de même la perche, Dominique Radrizzani, le directeur du Musée Jenisch à Vevey, leur faisait savoir qu'il avait des salles qui pourraient leur convenir, le temps d'une exposition temporaire, d'une carte blanche qu'il leur accordait. Plutôt habitués à œuvrer en dehors des schémas institutionnels, les neuf membres actuels de l'association se sont tâtés. Puis ont relevé le défi. A leur manière. En cherchant à entremêler différents domaines, à porter aussi des regards critiques sur des situations routinières. Histoire de secouer le cocotier. Via une toile accrochée dans le grand escalier, ils se présentent du reste eux-mêmes comme une bande de singes.

Mais au final, leur exposition propose une réflexion des plus sérieuses sur les enjeux et le rôle d'un musée. Par exemple, sur les occasions d'accrocher telles œuvres plutôt que d'autres. Sur le souhait d'élargir les publics, d'estomper les réticences à entrer dans un musée, sur la manière d'interpeller les visiteurs par différents biais, de rendre plus attractives et inattendues les présentations. En faisant participer d'autres domaines, peut-être en marge mais qui ont des précisions à apporter et à faire valoir. Tel ce robot volant, mis au point par un atelier de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et qui bruisse au-dessus des têtes dans une des grandes salles du musée. Jamais il ne heurte les murs, grâce à sa petite caméra embarquée qui lui permet de lire les murs, qui ont été balisés d'une alternance de bandes verticales noires et blanches, de largeurs irrégulières pour être mieux perçues. Inversion ironique des bandes régulières dont use l'artiste français Daniel Buren pour souligner l'inscription dans l'espace de certains éléments.

C'est dans ce registre qu'est intervenue l'association Circuit. Dès l'entrée, sa cabane en bois propose au spectateur une approche différente. Sorte de boutique où sont présentées les éditions d'art publiées par ses soins, elle rappelle aussi la configuration de ces cabanons, du sud des Etats-Unis, où les musiques populaires modernes, jazz, blues, funk, rock, groove, hip-hop, etc., trouvent leurs origines. L'évocation souligne l'attention portée par Circuit à l'entrecroisement des apports. Dans la plus grande salle, au premier étage, sont ainsi accrochées des œuvres graphiques produites par des musiciens. Comme ces compositions picturales très pop'art de Keith Rowe (vieux briscard du groupe AMM), qui est à la guitare préparée ce que son copain John Cage fut au piano préparé. Tandis que la sculpture podium d'Olivier Mosset accueillera les productions sonores d'artistes surtout connus en tant que plasticiens.

Des liens croisés, l'association lausannoise en a elle-même tissés avec le Freistilmuseum (Musée du style libre), collectif d'artistes argoviens qui archive des objets ou images issus de la culture populaire, celle de tous les jours. Ils proposent ici toute une série de coupures de presse illustrées relatant les essais en 1954 d'une combinaison antifeu inventée par un Suisse. Telle qu'en porte un sculpteur comme Bernhard Luginbühl lorsqu'il fait partir en feux d'artifice ses constructions éphémères. Un vêtement dont la couche métallisée en aluminium rappelle l'enveloppe brillante en Mylar® du robot volant qui tournoie dans une des salles.

Clin d'œil pour clin d'œil, et s'appuyant sur les pratiques d'archivage du Freistilmuseum, Circuit a saisi l'occasion d'exhiber des œuvres de la collection du Musée Jenisch, stockées généralement hors de vue du public. Ils ont accroché tous les portraits de moustachus, sans distinction de provenance, de qualité ou d'époque, qu'ils soient peints par Courbet, un artiste local ou un anonyme indien. Un ensemble qui prend à rebrousse-poil «les thématiques usuelles de mise en valeur des œuvres, des genres et des styles, avoue la conservatrice Julie Enckell Julliard. Et qui renvoie l'institution à la manière dont ses collections se sont constituées. Par les grandes familles bourgeoises».

Un aveu qui doit faire naître un sourire chez les membres de Circuit. Ah! Au fait, ils ont trouvé de nouveaux locaux à Lausanne. Le bail sera signé le 1er avril et ce n'est pas un gag.

«Circuit». Musée Jenisch (av. de la Gare 2, Vevey, tél. 021/921 29 50, http://www.museejenisch.ch). Ma-di 11-17 h 30, ouvert aussi Vendredi-Saint, lundi de Pâques et jeudi de l'Ascension. Jusqu'au 19 juin.