C'est peu dire que l'année 2004 fut américaine. L'enlisement en Irak, une élection présidentielle battant à nouveau des records, un cinéma en pleine forme, des séries TV foisonnantes: l'empire a mobilisé ses troupes de même que l'attention politique et culturelle mondiale. L'exposition du Musée suisse du jeu, à La Tour-de-Peilz, revêt ainsi un intérêt aigu, en éclairant une face peu connue de l'omniprésence du «made in USA»: les jeux de société.

Certains, bien sûr, sont connus. Le Monopoly trône depuis des décennies sur les rayons des magasins en cette période de fêtes. Il est dû à Charles Darrow en 1935, celui-ci ne l'ayant toutefois pas inventé; le jeu se pratiquait dans des universités sur la base d'un ancêtre daté de 1904. Ironie de l'histoire, le modèle d'origine avait pour ambition de montrer de manière ludique qu'un système économique conduisant au monopole est dangereux, et c'est justement ce que les joueurs ont cherché à atteindre, modifiant les règles du jeu… Dans les années 50, le Scrabble allie les mots croisés, très populaires dans les années 30, à la technique du plateau de jeu, toujours plus en vogue.

Mais les gros succès occultent, vu d'Europe, la vitalité des créateurs de jeu américains. «Le public ignore souvent l'origine des jeux. Nous voulions montrer l'importance des Etats-Unis dans notre culture ludique», indique le directeur du musée Ulrich Schädler. Ainsi, le fameux Halma est créé en 1885, influencé par des professeurs de l'Université de Harvard. De nombreux amusements recourant à des pions découlent d'un jeu indien, le Parcheesi, qui a transité par la Grande Bretagne avant d'être offert au monde sous sa forme actuelle par les Etats-Unis.

Les Américains se passionnent vite pour le jeu de société. Quelques décennies à peine après la déclaration d'indépendance, au début du XIXe siècle, des jeux britanniques sont accommodés aux mœurs du Nouveau Monde. Des grandes firmes sont créées durant le siècle, comme Milton Bradley en 1860, devenue cette «MB» qui accapare toujours les rayons, ou Parker en 1883, qui commercialise à présent le Monopoly. Les compagnies foisonnent, surtout dans le Massachusetts. Le jeu tient parfois presque de l'œuvre d'art: colorié à la main, il est réalisé par des sérigraphes qui s'illustrent par ce biais.

La production industrielle ne démarre qu'au début du XXe siècle. Les pionniers jouent la carte éducative et morale: le premier MB est The Checkered game of life, terrible jeu de l'oie qui peut conduire à la ruine ou au suicide si le joueur passe par des cases «trahison» ou «jeux de hasard». On s'inspire vite de la littérature – Tom Sawyer, Alice, le Magicien d'Oz… – et de l'actualité, comme le tour du monde de la grande reporter Nellie Bly (1864-1922), qui inspire des plateaux ludo-didactiques. Les puritains honnissant les dés, on contourne cette censure en créant un système de jeu basé sur une aiguille tournante. Amérique oblige, les affaires ne sont jamais loin: une marque de limonade fait fureur avec un jeu de l'oie où il faut parfois s'arrêter et «boire un verre de Hood!».

Après la Deuxième Guerre mondiale, le marché européen du jeu pour adultes est sinistré. Les compagnies américaines en profitent pour prendre la main. 3M produit une gamme de luxe pour vanter ses produits de bureau, populaires sur le Vieux Continent.

Modeste mais bien expliquée, l'exposition de La Tour-de-Peilz frappe par la diversité des thèmes abordés par les créateurs. Dans la salle centrale, une carte à plat du continent montre ainsi, par région, les sujets les plus divers: à Washington la politique, en Floride l'espace, puis le Far West, le cinéma en Californie… «Les Européens ont une pratique du jeu plus cérébrale, ou recourent souvent à l'exotisme. Les producteurs allemands, qui dominent maintenant en Europe, évoquent ainsi de lointaines civilisations, les Mayas, les trésors perdus… Les Américains, au contraire, se passionnent pour des jeux qui traitent de leur vie quotidienne, sans tabou, car le jeu est surtout vu comme un moment de convivialité entre amis», explique Ulrich Schädler.

On joue avec la campagne électorale, le Watergate ou les années Reagan, la manière de gagner de l'argent en Bourse, les séries TV, les préservatifs, les prisons, la pollution… Il y a même un «God game» des années 70, «créez votre propre religion, bannissez vos hérétiques». Et parfois, la réalité rejoint le jeu: les cartes des dignitaires les plus recherchés du régime irakien brandies par l'armée américaine «n'avaient rien de choquant pour des Américains, elles reflètent un usage courant du jeu», note le directeur. Désormais concurrencée dans le domaine du jeu vidéo, l'influence ludique américaine s'est encore fait sentir à travers quelques grandes créations récentes: dans les années 70, ce sont deux Américains qui créent le premier jeu de rôles, Donjons et dragons.

Amercanopoly. Musée suisse du jeu, Château de La Tour-de-Peilz. Ma. à dim. de 14 à 17 heures. Rens. 021/977 23 00 ou http://www.msj.ch. Exposition et catalogue en français, allemand et anglais.