Littérature

Au Musée de l’innocence, où le quotidien est devenu fiction

Tout en écrivant l’histoire d’amour entre Kemal et Füsun, Orhan Pamuk a collectionné des objets de tous les jours. Aujourd’hui, il en a fait un musée

La maison de bois rouge vin qui abrite le Musée de l’innocence passe presque inaperçue. Pour découvrir cette bâtisse traditionnelle construite à la fin du XIXe siècle, le visiteur doit arpenter une longue rue pentue bordée de nombreuses boutiques d’antiquités, dans ce quartier de Cukurcuma, autrefois populaire, devenu le repère d’une nouvelle bourgeoisie bohème stambouliote. A quelques mètres d’un petit hammam à la façade sans intérêt, le musée, sobre, apparaît sans clinquant ni paillette. Orhan Pamuk l’avoue lui-même. Il n’a pas voulu d’un endroit «spectaculaire» mais d’un espace représentant la «mélancolie des petites rues» stambouliotes.

En s’introduisant dans cette impasse, le visiteur franchit sans le savoir la mince frontière qui sépare la fiction de la réalité. Car en entrant au 24 de la rue Dalgic, il reproduit les pas de Kemal, le héros du roman de Pamuk, intitulé justement Le Musée de l’innocence, et qui durant huit années retrouve quasiment tous les soirs, dans cette maison du 24 de l’impasse Dalgic, son amour perdu, la jeune et belle Füsun.

A l’intérieur de cette bâtisse étroite de trois étages, les 83 vitrines qui correspondent aux 83 chapitres du roman continuent de flouter cette frontière entre imaginaire et réalité. Dans le roman, c’est en effet Kemal, riche homme d’affaires issu de la haute société d’Istanbul, qui conçoit le lieu et collecte chaque objet avec minutie afin de documenter son amour malheureux pour Füsun, une parente éloignée issue d’un milieu beaucoup plus modeste. Toujours dans le roman, Kemal demande à son cousin, un fameux Orhan Pamuk, de coucher son histoire sur le papier. Au dernier étage du musée, le visiteur découvre la petite chambre dans laquelle les deux hommes se rencontrent pour faire de cette histoire un best-seller. Sur l’un des murs de cette petite pièce, les cahiers recouverts de notes rédigées à la main par Pamuk lui-même, portent ce jeu du chat et de la souris, entre fiction et réalité, à son paroxysme.

Comme Alfred Hitchcock

Ce franchissement constant entre imaginaire et réalité est au cœur même du processus de création qui a guidé Orhan Pamuk dans la conception de son roman et de son musée. Le plus connu des écrivains turcs contemporains, Prix Nobel de littérature 2006, a imaginé et inventé de A à Z cette histoire d’amour en l’agrémentant d’objets véritables dégotés au fil de son écriture. «Le roman et le musée sont profondément liés car je les ai conçus moi-même, mot par mot, pierre par pierre, objet par objet» explique-t-il. «J’ai acheté la robe et la chaussure jaune de Füsun avant de les inclure dans le roman.» Amis, antiquaires, habitants du quartier, collectionneurs, tous ont été mis à contribution pour réunir la collection aujourd’hui présentée. Quant à la maison de Cukurcuma, il l’a acquise en 1999 à une époque où ce quartier était encore négligé. Non content de concevoir et rédiger un roman, l’homme-orchestre Pamuk s’est donc fait, à la manière d’un Alfred Hitchcock, figurant dans sa propre œuvre, puis «fondateur, commissaire d’exposition, artiste et mécène» d’un musée d’une originalité rare.

Boucle d’oreille et chaussure jaune de Füsun, mégots des cigarettes qu’elle fume durant cette histoire, bouteille de parfum Spleen qui a ensorcelé Kemal, les objets présentés dans ces vitrines scénographiées avec goût et précision renvoient bien sur le visiteur au roman. «Le texte donne une aura aux objets et les objets donnent un nouveau sens au texte», reconnaît Orhan Pamuk. Toutefois, ajoute-t-il, «le Musée de l’innocence n’est pas une illustration du roman et le roman n’est pas une explication du musée». Si le musée fonctionne seul, sans que le visiteur n’ait lu le livre auparavant, c’est parce que les objets exposés, billets de cinéma, brosses à dents, bouteilles de raki, montres en tout genre, se veulent l’illustration d’une époque. Comme le dit Orhan Pamuk, son roman est une «petite encyclopédie de l’amour et de comment nous nous comportons lorsque nous tombons amoureux». Le musée, lui, forme une petite encyclopédie illustrée de la vie quotidienne de la haute société et la classe moyenne stambouliotes durant les années 1970 et 80. «Ce qui compte, ce ne sont ni la gloire du passé, ni les scènes historiques, ni les sultans, ni les rois, mais les gens et leurs objets. Notre vie quotidienne est honorable. Ses objets doivent être préservés.» Et d’ajouter avec conviction que «le but de la littérature et de l’art est de rendre inhabituel et étrange les choses les plus familières».

Ode à l’amour

Nostalgique et intimiste, le Musée de l’innocence est une ode à l’amour, à la vie quotidienne et à l’Istanbul des années 1970-1980. Pas de mélancolie toutefois du côté de l’auteur, chroniqueur par excellence d’une ville posée sur deux continents, entre Orient et Occident. Pamuk reconnaît «ressentir la nécessité de courir» pour «rattraper» cette mégapole de 13 millions d’habitants en perpétuel mouvement. Son prochain roman, rédigé pour moitié, plongera de nouveau le lecteur dans les rues d’Istanbul mais cette fois dans ses interminables banlieues, dans les pas d’un vendeur ambulant. Bien loin du Musée de l’innocence.

Le livre «Le Musée de l’innocence» est publié aux Ed. Gallimard.

Le musée (Masumiyet müzesi) est situé au 24 de la rue Dalgıc à Cukurcuma, Istanbul. Entrée: 25TL. Etudiants 10TL. Entrée gratuite sur présentation du livre.

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