L’exposition Je suis bleu, je suis jaune, je suis verre… et je vois rouge! peut faire office du plus coloré des médicaments. Hubert Crevoisier est artiste, souffleur de verre, mais aussi ancien infirmier. Pour lui, art et santé sont intimement liés. Faire du bien et soulager sans chimie, à la vue ou au toucher d’œuvres: «Mon travail n’a aucune ambition thérapeutique, précise le Jurassien. Par contre, mon expérience de soignant expérimenté me montre que le Beau soigne. Il allume l’indicible.» Ce projet n’est pas qu’une vision d’artiste, mais aussi un véritable postulat médical: l’art est fondamentalement bon pour la santé.

Une exposition pour aller mieux

La Dr Barbara Broers, du Service de médecine de premier recours des HUG, confirme ce lien étroit entre deux domaines ne se rejoignant pas forcément de prime abord: «Un rapport de l’OMS datant de 2019 démontre clairement l’intérêt de telles approches. Il y a une véritable littérature qui recommande d’autres prises en charge que celles uniquement médicamenteuses pour aider un patient à aller mieux, que cela soit la nutrition, la méditation mais également la création artistique.»

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Le musée se transforme en véritable «pharmacie» pour l’occasion. L’institution a prévu une vingtaine d’ordonnances pour les médecins intéressés par le projet. Elles seront ensuite prescrites aux patients et feront office de billet d’entrée gratuit pour découvrir les œuvres d’Hubert Crevoisier. Pas de remède miracle évidemment, l’art est avant tout là pour soulager et procurer des émotions à des personnes souffrant par exemple de maladies chroniques ou psychiatriques: «Il s’agit de trouver d’autres voies pour aider ces personnes à retrouver du plaisir. Cela peut être pour une personne atteinte d’un cancer, ou en convalescence après un infarctus. On ne va pas forcément prescrire ces ordonnances muséales à quelqu’un qui se serait cassé une jambe. Mais l’avantage avec une exposition, c’est qu’il n’y a pas de contre-indications ou d’effets secondaires.»

Une manière aussi d’inviter au musée le public le plus large possible. Une nécessité selon Hubert Crevoisier: «Au cours de mon parcours professionnel de soignant engagé auprès de personnes en situation de vulnérabilité, j’ai appris que discriminer tue!»

Un monde de paradoxe

Les œuvres sont exposées au premier étage du bâtiment. Hubert Crevoisier allie verre coulé et soufflé mais aussi peinture et broderie. Mot d’ordre: couleurs et sérénité pour que le public soit «autant accueilli par la qualité de l’espace que désorienté par l’architecture minimaliste et radicale». Deux salles au style épuré «sans discours ni blabla». La première met à l’honneur un quatuor de couleurs: vert, bleu, jaune et rouge. La lumière joue avec les différentes œuvres et fait ressortir leurs aspérités, leurs bulles, leurs imperfections. Un chaos de pavés d’un bleu glacial, «glissant comme des savonnettes», semble menacer de s’effondrer. De l’autre côté, une muraille de dalles jaunes qui se suivent en équilibre. Les couleurs se répondent d’une salle à l’autre. Ici un éclat vermeil qui vient incendier le parquet, là une douce réfraction dorée, le verre taquiné par les rayons de l’après-midi.

L’exposition est tout en miroir et en paradoxe. Le verre commence sa vie malléable et incandescent. Il est ici figé, fragile, suspendu parfois dans un équilibre précaire. Dans une salle où rien ne bouge et ne doit bouger, le mouvement est pourtant roi. Pas une seule fois durant la journée la lumière ne sera la même. Les couleurs dansent sur les murs et les parquets au rythme des heures et des saisons. Une exposition aux multiples variations, instable jusque dans sa matière: «C’est un matériau fragile. Il subit les chocs mais aussi les affres du temps. La maladie du verre peut le faire retourner à l’état de sable», précise Anne-Claire Schumacher, commissaire de l’exposition. Preuve qu’art et médecine sont définitivement liés.

On change d’univers dans la pénombre du sous-sol de l’Ariana. Débute en même temps que Je suis bleu, je suis jaune, je suis verre… et je vois rouge! l’exposition Vases communicants de l’artiste Alexandre Joly. Parmi les presque 3000 pièces du musée, le plasticien en a choisi une dizaine, qu’il fait tourner au ralenti dans des vitrines. Grâce à des jeux de miroirs kaléidoscopiques, les vases orientaux se reflètent à l’infini sur un fond sonore lugubre et inquiétant.

«Je suis bleu, je suis jaune, je suis verre… et je vois rouge!» est à découvrir, du 25 février au 7 août 2022, au Musée Ariana