Ils vous attendent et vous reçoivent debout, disposés en arc de cercle, attentifs, graves, dignes. Jeunes et vieux, hommes et femmes, Asiatiques, Européens, Africains. Le ton et le sens de votre visite sont d’un coup donnés: vous vous engagez dans les méandres de l’humain qui sont faits de tumulte, de cruauté et de douleur. Mais eux, douze personnes bien vivantes, se tiennent droits, silencieux et vous font face. Chacun incarne une manière de résilience et de résistance à l’adversité. Il faudra prendre le temps d’apprendre, de comprendre et de les écouter. Car vous les rencontrerez au cours de votre traversée de L’Aventure humanitaire, la nouvelle exposition permanente que le Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le MICR, inaugure dès ce samedi, après vingt-deux mois de fermeture pour métamorphose, par trois journées de portes ouvertes de 10 à 18h.

Changement de décor pour adapter le musée aux attentes contemporaines? La scénographie précédente, sobre et élégante, datait des premiers pas de l’institution. Un quart de siècle plus tard, les regards ont changé. Non seulement ceux du public mais aussi celui que le CICR porte sur lui-même. En matière d’action humanitaire, les besoins se sont étendus, les missions élargies, les acteurs et les bénéficiaires se sont démultipliés. Pour une organisation continuellement sollicitée aux quatre coins du monde – ce qu’illustre l’immense globe terrestre qui illumine l’espace Focus d’actualité – l’approche documentaire, historique et distanciée ne suffit plus. L’exposition, telle que Roger Mayou, directeur du MICR, et son équipe l’ont voulue et conçue, entraîne les visiteurs sur le terrain de l’action et montre le travail d’urgence accompli ainsi que ses effets au présent, comme au passé et sans doute au futur.

Plus: elle propose d’en partager l’expérience de manière intime par une visite forcément privée, puisqu’elle se déroule toujours casque aux oreilles. Les audioguides, compris dans le prix du billet, sont disponibles en huit langues. L’exploration, indépendante de toute chronologie, invite à regarder le travail quotidien du CICR à travers trois grands thèmes, chacun traité par un scénographe ­différent, placés sous les titres suivants: «Défendre la dignité humaine», «Reconstruire le lien familial», «Limiter les risques naturels».

Afin de retenir l’intérêt des visiteurs et conduire jusque dans les profondeurs du propos, les moyens les plus variés sont mis en œuvre, des plus simples aux plus avancés. Ne pas s’attendre à une démonstration de high-tech: «Ici l’outil ne prendra jamais le pas sur le propos», prévient Roger Mayou. Il ne s’agit pas de divertir mais d’ouvrir le plus largement la palette des missions assumées par le CICR et des questions qu’elles soulèvent. L’interactivité, toute simple ou très électroniquement élaborée, participe du propos: les douze témoins, l’ancien enfant-soldat, la migrante économique colombienne ou le journaliste qui fut détenu à Guantanamo, par exemple, ne s’exprimeront que si le contact est établi par un autre humain prêt à partager leur histoire. Les flux de couleurs de la paroi «The Colors of Dignity» – résultat d’une recherche conduite à l’EPFL + ECAL Lab – s’enrichissent et s’intensifient en proportion du nombre de visiteurs, manière de souligner la force de l’action collective.

En chemin, on feuillettera les interminables fichiers des soldats morts au front de la Grande Guerre et les listings des disparus en Angola. On lira les mots de parents en quête de proches. On découvrira les objets exécutés avec des matériaux rudimentaires par des prisonniers du monde entier que le musée conserve dans ses vastes collections. Ou les affiches de ses campagnes sous toutes les latitudes. Dans une salle circulaire, on affrontera le grand drap suspendu sur lequel les femmes de Srebrenica ont inscrit le nom de leurs hommes, pères, maris, fils. Où sont-ils? On trouvera au sol la réponse à leur question: quelques restes exhumés du sol, chaussures, pantalon, pull-over…

Sur une haute paroi, les lancinants regards de tout-petits rwandais dispersés lors du génocide et, pour 98% d’entre eux, restitués à leur famille proche ou élargie grâce au CICR. Au bout de ses branches, l’Arbre à message vous tend les mots que les délégués ont convoyés. On suivra le périple des messagers porteurs d’espoir. On sourira aussi aux trouvailles de la démonstration comme les tableaux-théâtre du Français Pierrick Sorin qui parlent de prévention des risques, de même qu’aux fortes œuvres d’artistes africains, réalisées à partir de matériaux de récupération.

Il n’est d’ailleurs pas indifférent que Roger Mayou, historien de l’art, soit un familier des expressions contemporaines. L’exposition ne manque pas de montrer Henri Dunant à sa table de travail ainsi que la Convention de Genève de 1864, les insignes du CICR et nombre de pièces historiques. Mais ici arrachés à leur statut de documents d’archive et rendus à la vie. L’institution qui, jusqu’en 2011, recensait 100 000 visiteurs par an dont 51% âgés de moins de 25 ans, parle désormais avec les images, les sons, les éclairages et les rythmes d’aujourd’hui, tels que les artistes les ont d’abord expérimentés.

De manière aussi habile qu’adéquate, le MICR a confié sa scénographie à un trio d’architectes de forte notoriété mais non vedettes, le Burkinabé Diébédo Francis Kéré, le Brésilien Gringo Cardia et le Japonais Shigeru Ban, chacun chargé d’un des grands thèmes. L’atelier Oï, de La Neuveville, se chargeant de fédérer leur travail. Pari risqué et tenu: les langages mêmes qu’ils tiennent et les matériaux dont ils se servent – le béton de chanvre pour le premier, le digital pour le second, le carton pour le troisième et le bois de sapin pour les scénographes suisses – parlent de l’ingéniosité des humbles.

Ils parlent d’un CICR qui, alors qu’il célèbre ses 150 ans, a lui aussi beaucoup évolué. Aucun héroïsme dans la description de son rôle sinon celui du labeur et du risque quotidiens. Ainsi que le courage d’aborder frontalement ses propres défaillances: en effet, le MICR consacre un espace à la description détaillée de la dérobade de la Croix-Rouge face à l’extermination des juifs d’Europe lors de la Deuxième Guerre mondiale. Quelle meilleure manière de servir l’institution?

Il ne s’agit pas de divertir mais d’ouvrir le plus largement la palette des missions assumées par le CICR