Montmartre, avec sa place du Tertre, sa basilique du Sacré-Cœur, son petit cabaret du Lapin agile, ses souvenirs artistiques autour du Bateau lavoir, est toujours ce lieu bigarré où le touriste vient respirer l'esprit frondeur de Paris. Un lieu, aussi, où le temps paraît suspendu, figé dans l'irréel. Comme Maurice Utrillo l'a peint si souvent.

Cette atmosphère, on la retrouve dans l'imposant accrochage que le Musée de Payerne consacre à cet artiste et à ses amis peintres. Il est étonnant de constater avec quelle volonté on arrive à organiser des manifestations dignes de grands musées dans la petite cité broyarde. Cette exposition rassemble plus de 180 œuvres dont une soixantaine de toiles, aquarelles et dessins de Maurice Utrillo (1883-1955). Pareil chiffre peut inquiéter le connaisseur. Il y a du bon et du moins bon, chez Utrillo. Or, nombre d'aigrefins ont profité du plus négligé de l'œuvre pour produire des pastiches. Car le bonhomme, malgré ses esclandres, son éthylisme et ses internements, connaît dès 1914 le succès et donne des idées. Il reçoit la Légion d'honneur et, à sa mort, plus de 50 000 Parisiens défileront devant son cercueil. Heureusement, Jean Fabris, légataire universel de Lucile Utrillo-Valore (veuve du peintre) et détenteur du droit moral de l'artiste, offre quelque garantie. Lui et l'autre commissaire de l'exposition, le critique d'art genevois Jean-Pierre Jornod, ont du reste refusé une toile provenant d'un musée.

L'évocation se veut chaleureuse. Dense, la présentation s'accompagne de nombreux documents sous vitrines, comme cette lettre de Maurice Chevalier pressant Utrillo de lui livrer une petite toile en pendant d'une autre. Et tout le pourtour de l'abbatiale est garni de panneaux explicatifs, photographies, coupures de presse et fiches sur les mouvements artistiques qui prirent naissance alentour de la Butte.

L'œuvre d'Utrillo peut se subdiviser en trois périodes. La première, comme on le voit d'entrée avec La Terrasse de la rue Muller (1908), est spontanée, archaïque, impressionniste. La deuxième, plus paisible, est la période dite «blanche» (1910-1914). Les rues et façades qu'il peint alors (La Rue déserte, 1913) sont faites de la matière même des crépis. Montmartre respire l'accueil et l'ensoleillement. Tandis que la dernière phase est plus naïve mais aussi plus structurée, comme s'il cherchait à reconstruire son être à travers ses peintures. Des options qui lui serviront aussi à contrer sa mère, Suzanne Valadon, elle-même peintre. Au gré de toiles, on la croise avec son chat ou posant nue. Comme on peut admirer des contributions d'Edouard Valtat, Vallotton, Kees van Dongen, Modigliani, ou découvrir celles moins connues d'Elisée Maclet, Leprin ou d'André Utter, ami de Maurice, puis amant et mari de Valadon. Belle époque!

«Utrillo et les peintres de Montmartre». Abbatiale et Musée de Payerne (tél. 026/ 662 67 04 et 026/ 660 61 61). Ma-ve 10-12h et 14-18h, sa-di et jours fériés 10-18h. Jusqu'au 18 septembre.