Rencontre

«Le Musée de la Réforme n’a pas d’équivalent dans le monde»

Le Neuchâtelois Gabriel de Montmollin prend la tête de l’institution genevoise la plus symbolique. L’ancien directeur des très réputées éditions Labor et Fidès dévoile ses priorités

Le plus drôle des théologiens, c’est lui, Gabriel de Montmollin. Il faut l’entendre imiter la vieille France républicaine, chevroter comme André Malraux au Panthéon, contrefaire le général de Gaulle en fuite à Baden-Baden. Le nouveau directeur du Musée international de la Réforme (MIR) à Genève a de la répartie, le goût de la farce, une allure d’acteur irlandais – tendance Les Hauts de Hurlevent pour la lande – une prestance sportive au moins égale à ses passions intellectuelles. Il vous reçoit dans un bureau fait pour l’étude – style gâteau aux pruneaux, verre d’eau et lecture de psaumes –, repaire secret au cœur de la somptueuse Maison Mallet qui abrite le MIR.

Peut-on imaginer décor plus à propos? La nuit enveloppe la cathédrale Saint-Pierre. Des coureurs, qu’on jurerait réformés, halètent sur les pavés de la colline – préparation à la course de l’Escalade oblige. Des fifres stridulent en cortège. Les cloches font les intéressantes. Les touristes japonais adoreraient ce biotope calviniste. Derrière sa petite table en merisier, Gabriel de Montmollin lève le voile sur le théâtre de ses jours.

Un projet pour les 500 ans de la Réforme

On imagine sa jeunesse. Ses 16 ans sur le lac de Neuchâtel, sa joie ourlée de sueur à ramer, dix entraînements par semaine pendant six ans, ça vous forge l’âme et des épaules de champion d’aviron. La théologie ensuite, juste pour tester, pense-t-il: la matière le captive. Un voyage en Inde plus tard. L’impatience de la plume ensuite au journal La Vie protestante. La direction des très réputées éditions Labor et Fidès à Genève pendant vingt ans. Et puis cette digression, l’hiver passé: le conseil de fondation du MIR lui demander de concevoir un projet pour les 500 ans de la Réforme. Il accepte la mission.

En juin, il est plus protestant que jamais: il postule à la succession d’Isabelle Graesslé – démissionnaire en février passé. Il est auditionné par un jury, comme d’autres. En novembre, la décision tombe: c’est lui.

– Le Temps: Que représente le MIR à vos yeux?

– Gabriel de Montmollin: Ce musée privé a connu un incroyable essor en dix ans, grâce à des expositions remarquables comme «Une journée dans la vie de Calvin» en 2009. C’est une référence. Il n’existe pas de lieu comparable dans le monde. Sans doute aussi parce que pour un réformé, la mémoire et donc l’idée de musée sont un sujet problématique. La seule mémoire qu’il se reconnaisse est la bible. Le Musée de la Réforme est dans son expression même un oxymore.

– Qu’entendez-vous apporter?

– Je serai fidèle à l’esprit des lieux. Il s’agira de valoriser l’héritage du protestantisme dans toute sa diversité et de traiter de questions de société qui lui font écho. Notre approche sera culturelle et sociétale.

– Un exemple?

– L’exposition que je prépare pour les 500 ans de la Réforme au mois de juin prochain. Nous allons reconstruire une presse comme celle de Gutenberg qui fonctionnera et qui donnera lieu à des interventions d’artistes contemporains. Parallèlement, nous exposerons les best-sellers de l’époque, les 95 thèses de Luther, mais aussi Les Essais de Montaigne ou encore Eloge de la folie d’Erasme. L’idée, c’est de montrer la mécanique d’une révolution qui dépasse ceux qui l’ont lancé. Luther n’imagine pas que ses thèses vont se propager ainsi, grâce à l’imprimerie.

– Quelle sera votre priorité?

– Trouver des fonds. On ne peut pas diriger un musée sans chercher de l’argent. Je devrai convaincre des privés et des fondations de soutenir nos entreprises. Pour convaincre, il faudra que nos projets soient passionnants. Ça ne me fait pas peur. J’ai dirigé le Centre social protestant vaudois et il fallait trouver six millions par an. J’apprécie la dualité du poste, sa dimension intellectuelle et financière.

– Quels sont vos atouts?

– Seul le Seigneur les connaît… Plus sérieusement, je suis libéré de tout souci de carrière et je n’ai pas d’égo dans ce domaine. J’ai surtout une expérience des milieux culturels, protestants en particulier. A Labor et Fidès, j’ai édité beaucoup de livres sur des questions théologiques, sociétales, culturelles en relation avec le protestantisme. Je crois être capable de fédérer des spécialistes autour d’un projet. Ce sera l’une de mes fonctions ici.

– Qu’est-ce qui vous a attiré à 20 ans vers la théologie?

– Je n’avais pas de projet pastoral. Mais j’étais curieux. J’ai commencé ces études sans penser à leur finalité. Et j’ai été passionné, par l’histoire, par l’exégèse, par la philo.

– Avez-vous la foi?

– Elle ne se traduit pas chez moi par une pratique exubérante, mais par des interrogations développées. J’ai toujours été très intéressé par la façon dont les croyants parlent de leur foi, les Evangélistes au premier chef. Un musée, c’est la possibilité de mettre en perspective ces discours, sans afficher ses convictions.

– Quelle est la salle ou l’objet qui vous touche au MIR?

– Le petit cabinet musical, avec ses trois bancs d’église, ses cantiques. Il y a là comme un précipité du protestantisme et ça évoque mon enfance.

– Quel est l’auteur qui a changé votre vie?

– Louis-Ferdinand Céline. J’avais 21 ans, j’étais en vacance, je suis tombé sur Nord, j’ai été emporté. J’ai enchaîné avec Le Voyage au bout de la nuit et ça a été radical. Je suis devenu célinophile, j’ai tout lu, même les textes les plus abjects, Bagatelles pour un massacre. Céline est un laboratoire qui permet de distinguer entre des idées épouvantables et une écriture sublime. Il m’a donné le goût de la littérature.

– Le livre que vous offrez?

La Trêve de Primo Levi, cet écrivain, chimiste de métier, qui a été déporté à Auschwitz. Je l’ai découvert récemment, c’est le récit le plus extraordinaire que j’ai lu depuis longtemps.

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