Historien et philosophe né à Varsovie, Krzysztof Pomian vient de publier chez Gallimard, à l’âge de 86 ans, le premier tome d’une Histoire mondiale des musées. Cette captivante analyse politique, sociale et culturelle est la première synthèse sur des institutions que l’auteur décrit comme étranges et indispensables. Le premier tome s’achève avant la Révolution française. Le deuxième volume couvrira la période comprise entre 1789 et 1850, le troisième ira des années 1850 à aujourd’hui.

«Le Temps»: Vous avez passé trente années de votre vie à étudier les musées. Qu’est-ce qui vous fascine tant?

Krzysztof Pomian: C’est une longue histoire… Mon intérêt pour les musées s’est affirmé petit à petit à mon corps défendant. L’institution muséale existe sans que l’on comprenne bien pourquoi. Elle semble avoir un rôle très important dans la vie culturelle mais aussi politique des sociétés modernes sans que l’on puisse expliquer précisément en quoi il consiste. Se conjuguaient ainsi une énigme intellectuelle, qui titillait le philosophe de formation que je suis, et une curiosité d’historien. Il y a aussi une dimension plus personnelle. J’ai toujours eu envie d’écrire une histoire universelle, tout en sachant que ce n’était pas véritablement réalisable. Je me suis rendu compte, en revanche, que l’on pouvait parler à peu près de tout à travers le prisme des musées.

Est-ce la première histoire mondiale des musées jamais publiée?

A ma connaissance, oui. Quelques personnes avaient tenté d’en écrire une. Mais leurs travaux ne tiennent pas la route si on leur applique les standards de la discipline historique. Mon histoire mondiale des musées s’inscrit, elle, en revanche, dans une certaine tradition historique, celle des Annales.

Comment définiriez-vous le musée?

C’est une collection publique sécularisée destinée à être transmise à un avenir indéfiniment éloigné. Elle est publique car elle appartient à une personne morale. D’où une durée de vie beaucoup plus longue que celle d’un individu. Et elle est publique car ouverte au public avec des modalités variables. Et enfin, elle est abritée dans un lieu séculier. Les objets devant être transmis à un avenir indéfiniment lointain, il faut les protéger contre les vols, contre toutes les déprédations possibles et contre l’influence délétère des facteurs physiques: température, humidité, acidité de l’air. D’où la tension permanente entre le rôle de conservation et celui d’exposition à laquelle font face tous les musées.

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Le musée, écrivez-vous, accompagnerait «le passage d’une société passéiste à une société futurocentrique»…

Les sociétés anciennes étaient orientées vers le passé. Elles y trouvaient les exemples à suivre et les normes à respecter. Au fil des siècles, avec une accélération à partir du XVIIIe, elles se sont orientées vers l’avenir. Nous vivons ainsi dans un monde «futurocentrique», en témoignent les prévisions concernant le changement climatique ou les programmes militaires et énergétiques étalés sur plusieurs dizaines d’années. Ou encore les programmes de gestion des déchets nucléaires qui prennent en compte des temps extrêmement longs. Les musées, tout comme les sociétés, sont, aujourd’hui, orientés vers l’avenir. Ils doivent transmettre les objets dont ils sont les détenteurs temporaires à un avenir indéfiniment éloigné.

Vous écrivez aussi que les musées seraient «nés d’une métamorphose des croyances», d’un «basculement de l’au-delà à l’ici-bas, de la religion à l’idéologie»…

Les périodes propices au développement des musées, surtout le XVIIIe et la seconde moitié du XIXe siècle, ont été marquées par une perte d’influence des religions organisées. Nous avons alors assisté à une déchristianisation de l’Europe. Des croyances tout à fait nouvelles ont alors fait leur apparition, dont les idéologies socialistes et communistes, les nationalismes et le libéralisme. Tous ces «ismes», qui ont surgi après la Révolution française, sont des croyances non religieuses. On a parlé à leur propos de religions séculières. Je préfère employer de mon côté le terme d’idéologie. Ce sont des croyances orientées vers l’avenir. Elles doivent programmer l’action des hommes dans un sens précis pour bâtir un avenir que leurs adhérents croient souhaitable. Les religions, en revanche, sont des croyances orientées vers le passé. Elles exigent de se conformer à des normes venues du passé. Les musées s’inscrivent dans ce processus de transformation des croyances.

Le premier musée serait né en Italie en 1471. Pourquoi à cette époque et dans ce pays?

Dès le XIVe siècle, les humanistes italiens sont fascinés par l’Antiquité romaine, par le modèle politique romain, par l’historiographie romaine avec Tite Live, et par le savoir romain avec Pline. Cela confère une valeur aux vestiges de l’Antiquité romaine qui fascinent désormais surtout les lettrés, mais pas seulement. D’où, en Italie, une multiplication des collections particulières formées par de riches patriciens. A la fin du XVe siècle, elles sont déjà relativement nombreuses. Il peut s’agir de collections de pierres gravées, de monnaies, d’inscriptions, de petits objets, de sculptures ou même d’objets usuels.

En 1471, le pape Sixte IV offre à la municipalité de Rome afin qu’elle l’abrite au Capitole une collection d’antiques censées être des témoignages de la grandeur et de la gloire romaines. Cette opération de captation de la bienveillance s’inscrivait dans une politique visant à réconcilier les Romains avec la papauté en retissant des liens que le prédécesseur de Sixte IV avait laissé s’effilocher. Il n’y avait pas de grande vision derrière cette initiative qui visait surtout à résoudre un problème politique local. Mais, tout ce qui touche à Rome et à la papauté a des répercussions dans toute la chrétienté. Quand la municipalité de Rome a exposé ces objets antiques, on s’est aperçu, durant les cinquante années qui ont suivi, que cette initiative était très originale. Et qu’elle répondait au souhait des élites du savoir, du pouvoir et de la richesse d’entourer les antiques et par leur intermédiaire l’ancienne Rome d’un culte que l’on pourrait presque qualifier de religieux.

Pourquoi la propagation des musées dans le reste de l’Europe a-t-elle été si lente? Puis si lente à traverser les océans?

La propagation à l’Europe a été lente car les Italiens avaient tout à apprendre de cette nouvelle institution dont ils ont découvert, peu à peu, les potentialités. C’était une innovation culturelle de première grandeur. N’oublions pas que quand le cinéma a été inventé, il a d’abord cherché à imiter le théâtre. Il a fallu du temps pour en découvrir la richesse et la singularité. En outre, de l’autre côté des Alpes, le passe-temps favori était alors de s’étriper pour des raisons religieuses. Il a fallu deux siècles pour que les protestants et les catholiques comprennent qu’ils pouvaient coexister. Les guerres de religion ont occupé les esprits de 1520 à 1713, date des Traités d’Utrecht qui ont mis un terme à ce cycle guerrier. Les hommes de l’époque avaient d’autres préoccupations que de créer des musées. Il faut un climat de paix et une certaine prospérité économique pour y parvenir. Une fois la paix revenue, cela peut aller très vite.

S’agissant des pays situés hors de l’Europe, la propagation était encore plus compliquée. Il faut qu’une société soit préparée pour que des musées puissent s’y installer. Il doit régner une forme de sécularisation. Ce qui n’était pas le cas alors dans la grande majorité des sociétés humaines. Il faut aussi que des collections particulières aient été développées. Seules l’Europe et l’aire sino-japonaise en possédaient. On comprend mieux que les sociétés chinoise et japonaise soient devenues des terres d’accueil des musées.

Quand les musées ont-ils fait leur apparition en Suisse?

A Bâle, un cabinet public avec des productions naturelles et des antiquités date de 1661. C’est un des premiers au nord des Alpes. A Genève, le cabinet public d’histoire naturelle date du XVIIIe siècle. Les tentatives d’y créer un musée des beaux-arts pendant la Révolution française n’ont pas abouti. Le Musée Rath a ouvert ses portes au public en 1826.

Vous citez trois dates (1790, 1870 et 1960) qui auraient été déterminantes dans le processus de propagation des musées…

J’évoque 1790 pour mettre en exergue la période de la Révolution française, qui a bouleversé le paysage des musées qui se sont, depuis lors, multipliés en Europe. Après la Révolution, il n’est plus possible aux pays qui se respectent sur le territoire de l’ancienne chrétienté de ne pas avoir de musée. L’année 1870 marque grosso modo les débuts du suffrage universel. Or le développement des musées est très lié à celui de la démocratie. Et 1960 correspond à la fin de la période de reconstruction après la Seconde Guerre mondiale et aux débuts d’un extraordinaire phénomène de croissance des musées. C’est aussi dans ces années-là que s’amorce une période de modernisation des musées existants. Tous les grands musées se sont renouvelés entre 1960 et la fin du XXe siècle. Et cela vaut aussi pour l’immense majorité des musées locaux.

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Comment expliquez-vous ce formidable boom muséal qui s’est amorcé dans les années 1960?

Les sept huitièmes des musées ont été créés ces cinquante dernières années. Ce boom tient au fait qu’elles correspondent à des décennies de paix et de croissance économique pendant une trentaine d’années. Dans les sociétés occidentales, des ruptures ont affecté tant les mœurs que la manière de vivre et les techniques. Ces ruptures ont provoqué une réaction tout à fait naturelle de préservation du passé. Cela a été le cas notamment aux Etats-Unis où l’on a observé une croissance spectaculaire des musées au XXe siècle. Le monde compte aujourd’hui plus de 80 000 musées. Dont 35 000 aux Etats-Unis, environ 30 000 en Europe occidentale, et près de 5000 entre la Chine et le Japon.

Quelles sont, à l’échelle planétaire, les zones géographiques dans lesquelles les musées se sont le moins développés?

Ils sont très peu nombreux dans l’espace islamique, et particulièrement dans l’espace arabo-islamique. C’est ici que l’on trouve le plus grand désert muséal, à quelques exceptions près, comme l’Indonésie et la Turquie; mais même là, les musées sont rares. Il y en a également très peu sur le continent africain, au sud du Sahara. L’Afrique sera sans nul doute la terre promise des musées dans les prochaines décennies.

Pourquoi les musées ont-ils eu autant de difficultés à se développer dans l’espace arabo-islamique?

L’espace islamique n’a pas connu la collection particulière. Il n’a connu que des trésors princiers. Et, surtout, il n’a pas connu une sécularisation de la culture. Erdogan vient récemment de transformer un musée en mosquée. Un autre facteur déterminant a été l’anathème jeté par l’islam sur le passé préislamique.

Quel va être l’impact de la crise sanitaire du Covid-19 sur l’avenir des musées?

Nous vivons une période extrêmement critique. Nous ne savons pas dans quel état les musées sortiront de cette crise. Leur expansion s’est faite au cours des dernières décennies pendant lesquelles l’argent coulait à flots. C’est beaucoup plus difficile désormais. Regardez les chiffres de fréquentation des musées. Le Louvre, qui reçoit habituellement entre 8 et 10 millions de visiteurs chaque année, a vu sa fréquentation baisser de 75% au mois de juillet 2020, et de 60% en août dernier par rapport à 2019. Le modèle économique des grands musées, fondé sur de très hauts chiffres de fréquentation, va être ébranlé par cette crise. Certains commencent déjà à licencier du personnel. C’est le cas en Grande-Bretagne notamment: faute de visiteurs, ils multiplient les plans sociaux.


Krzysztof Pomian, «Le Musée, une histoire mondiale – I. Du trésor au musée», Ed. Gallimard, 704 pages.