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Les expositions d’archives, à l’image de celle de la Kunsthalle, ont l’avantage d’être peu coûteuses.
© Kunsthalle Berne, Photos: David Aebi

Expositions

Les musées comme producteurs de savoirs

Ouverte en fin d’année, l’exposition «Local Dreams» se penche sur l’évolution de la Kunsthalle de Berne depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle fait partie d’une tendance large qui voit les grandes institutions mieux valoriser leurs archives

Il est difficile de dater avec précision le moment à partir duquel les espaces d’exposition ont commencé à être envahis d’archives. Mais la visite de la Documenta, de la Biennale de Venise, comme de la plupart des grandes expositions d’art contemporain implique désormais de se confronter à une avalanche de matériaux imprimés sous vitrine, de photographies documentaires, de notes, rapports, études, ou plans. Chercher, classer, éditer, commenter, copier, réorganiser et exposer des matériaux d’archives sont des gestes qui font aujourd’hui partie du vocabulaire artistique, au même titre que peindre, filmer, ou tailler un morceau de bois: l’artiste-archiviste est devenu un personnage à part entière de la comédie de l’art contemporain.

Dans cette lignée, de plus en plus d’institutions artistiques proposent des expositions à partir de leurs archives. La Kunsthalle de Berne s’est par exemple engagée, dans le contexte de la préparation du centenaire de sa création en 2018, dans un processus de mise à disposition de ses archives, notamment sous la forme d’expositions. La première d’entre elle, intitulée Science-fiction, en 2015, fut réalisée par un groupe d’étudiants en histoire de l’art de l’Université de Berne. Elle revenait sur une exposition réalisée en 1967 par Harald Szemann, qui fut l’un des mythiques directeurs de l’institution. En 2016, Archiv Netzwerk Kunsthalle s’intéressait à l’insertion de la Kunsthalle dans un réseau international d’artistes, dans les années 1960. L’accrochage, Local Dreams, se concentre au contraire sur l’échelle locale. Comme l’explique son commissaire Nicolas Brulhart, archiviste à la Kunsthalle (et par ailleurs directeur du centre d’art Forde, à Genève), il s’agit cette fois de partir de «l’environnement culturel dans lequel la Kunsthalle se situait au moment de la Seconde Guerre mondiale, et d’observer comment elle s’est construite à partir de là».

Musées-marques

Cet exemple est loin d’être isolé. Au Centre Pompidou, à Paris, un programme de recherche sur l’histoire des expositions a été lancé en 2010. Il s’est traduit par de multiples expositions à la Bibliothèque Kandinsky (bibliothèque de recherche du Centre), et s’est achevé récemment par la mise en ligne d’un catalogue raisonné de toutes les expositions du Musée. A New York, c’est PS1, l’antenne contemporaine du MoMA, qui proposait à l’été 2017 à ses visiteurs l’exposition A Bit of Matter: The MoMA PS1 Archives, 1976 – 2000, une sélection de matériaux documentant les vingt-cinq premières années des expositions de l’institution.

Au Van Abbemuseum d’Eindhoven, les archives des expositions, mais aussi celles qui touchent au fonctionnement administratif, managérial, ou politique du musée depuis sa création en 1936 sont désormais entièrement accessibles au public. De multiples dispositifs d’exposition non conventionnels de ces matériaux y ont été expérimentés ces dernières années, comme le programme The Living Archive (2008-2009), qui mettait l’accent sur le contexte des expositions ou de l’acquisition des œuvres de la collection, ou DIY Archive (2013-2017), qui traitait la collection du musée comme un matériau et offrait aux visiteurs la possibilité de la manipuler pour réaliser leurs propres accrochages – DIY signifiant ici do-it-yourself: «Faites-le vous-même».

Comment interpréter ce phénomène? Au moment où les plus gros musées deviennent des marques, la valorisation de leurs archives sous la forme d’expositions est plus que logique: le narcissisme institutionnel et la spéculation financière vont souvent de pair. Le marché de l’archive est d’ailleurs en train d’exploser, au point que les musées publics et les bibliothèques nationales ne peuvent parfois plus faire le poids face à certains acquéreurs privés. Il faut aussi souligner qu’une exposition d’archives est souvent peu coûteuse à produire (pas de transport, pas de restauration) et facile à caser au dernier moment dans un planning d’exposition, en cas d’annulation.

Enjeu politique

Mais loin de ces motivations cyniques, ce tournant archivistique est surtout le signe d’une ouverture de l’art et de ses institutions à des histoires alternatives. Dans la lignée du féminisme et du post-colonialisme se multiplient les tentatives de sortir du grand récit figé de la modernité, et son défilé bien réglé de mouvements artistiques successifs, le plus souvent centralisés, occidentaux, et masculins. Pour parler des exclu(e)s de l’histoire de l’art traditionnelle, les archives sont un point d’entrée possible. Comme l’explique Charles Esche, directeur du Van Abbemuseum, une collection, comme une archive, créent «la possibilité, et même la responsabilité, de raconter une histoire. Mais il faut aussi s’ouvrir à différents passés, qui peuvent créer différentes possibilités». Pour lui, ce tournant archivistique est donc fondamentalement prospectif, et orienté vers le futur. Car analyser une collection, et travailler sur une archive, exige que l’on s’interroge sur la manière dont on a construit l’histoire, et partant de là, que l’on invente de nouveaux modèles de travail, d’exposition, ainsi que d’engagement du public. Dans ce contexte, on comprend que l’accessibilité des archives relève d’un enjeu politique fort.

Charlotte Laubard, qui est curatrice, responsable du département Arts visuels à la HEAD de Genève et ancienne directrice du CAPC de Bordeaux, est du même avis. Son arrivée à la tête du musée bordelais fut marquée par une forme de frustration, car son désir de raconter l’histoire de l’art depuis les années 1960 – une histoire de décloisonnements, de gestes, et de processus – se heurta à une collection d’objets et biens matériels, dans laquelle très peu de choses permettaient d’évoquer ces déplacements. C’est donc avec une certaine urgence qu’elle s’est attelée à la tâche de sauvegarder, et classer les archives riches du CAPC.

Archives vivantes

Cet intérêt pour les archives va de pair avec la redéfinition du rôle des institutions artistiques, affirme-t-elle d’ailleurs: «Le musée n’est pas qu’une boîte où l’on met des objets, mais aussi un lieu producteur de savoirs.» Exposer des archives, c’est en effet rendre visibles les stratégies historiques d’une institution, les conditions d’acquisition des œuvres, de réalisation des expositions, ou encore les intentions des artistes. Bref c’est mettre en lumière les processus collectifs de production de l’art, plus que les objets finis et autonomes, pour faire de la visite de l’exposition un moment d’expérience esthétique, mais aussi d’apprentissage.

Reste que rendre accessibles des archives dans un centre de documentation, ou en ligne, n’est pas la même chose qu’en faire une exposition: il ne faudrait pas échapper au fétichisme de l’œuvre pour retomber dans celui du document. Puisque les archives se livrent encore moins que les œuvres, leur exposition requiert une certaine forme de créativité. Confrontée à ce problème curatorial lors de son travail sur l’exposition Sigma (2013), qui retraçait l’histoire d’un important festival transdisciplinaire et avant-gardiste qui eut lieu trente années durant à Bordeaux, sous l’impulsion de son créateur Roger Lafosse, Charlotte Laubard élabora différentes techniques pour «rendre les archives vivantes»: recréation d’œuvres par des artistes plus jeunes, programmation d’événements quotidiens dans le musée, témoignages historiques, ou encore mise à disposition de l’intégralité des archives dans l’espace d’exposition.

Que l’on remplace les œuvres par des archives, le problème et la difficulté restent les mêmes: il faut, explique-t-elle pour conclure, «se donner les moyens de créer une autre expérience esthétique». Impossible de se contenter d’une masse de documents sous vitrine.


«Local Dreams», Kunsthalle, Berne, jusqu’au 4 février.

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