La Suisse serait un paradis pour voleurs. L'affaire Stéphane Breitwieser, révélée au public en mai dernier, a mis au jour l'incroyable facilité avec laquelle un simple bandit peut s'emparer du patrimoine des petits musées suisses, partir en sifflotant avec, sous le bras, une partie de l'histoire locale. En effet, plus d'un tiers des 174 vols perpétrés en Europe par le collectionneur fou concernent des musées suisses. Stéphane Breitwieser, 31 ans, est actuellement sous les verrous à Fribourg, où il attend une décision sur la tenue de son procès. Sa mère, qui avait détruit une bonne partie des objets volés, a été libérée vendredi dernier à Colmar (LT du 23 mai 2002).

Malgré son incroyable butin, jamais cette réincarnation d'Arsène Lupin ne s'est servie d'un loup pour dissimuler son visage, de ventouses pour escalader les murs ou d'un diamant pour tailler les vitrines. Pas de fric-frac d'opérette. Sa méthode fut bien plus discrète. Stéphane Breitwieser se promenait la journée dans les musées, cachait sous son manteau les objets qui lui plaisaient et disparaissait par où il était entré. Cette technique a fonctionné pour 239 objets, durant sept ans. En 1995 par exemple, il est sorti du Schloss Kyburg, dans le canton de Zurich, avec une hallebarde à la main. Du Musée d'art et d'histoire de Fribourg, ce drôle d'oiseau s'envole avec un relief en bois du XVIIe siècle. Au château de Gruyères, il subtilise une tapisserie flamande de grande dimension. Et l'incroyable inventaire continue... jusqu'au jour de novembre 2001 à Lucerne, où un cor de chasse mène à son arrestation dans les jardins du Musée Richard Wagner.

L'affaire Breitwieser n'est pas liée à un trafic organisé d'œuvres d'art, – c'est l'histoire d'un homme œuvrant pour le compte d'une passion dévorante et solitaire – mais elle révèle que la Suisse est une caverne d'Ali Baba dont le sésame est trop facile à prononcer. La sécurité dans les petits musées est insuffisante. Depuis plusieurs années, le Conseil international des musées (ICOM) tire la sonnette d'alarme. Selon un récent rapport de l'organisation, les pillages d'œuvres d'art se multiplient en Europe occidentale. «Le trafic illicite est une entreprise de destruction de grande envergure qui surpasse celles déjà perpétrées», lit-on dans Cent Objets disparus, pillages en Europe, ouvrage édité en 2000 par l'ICOM. Selon l'organisation, la meilleure façon de lutter contre ce trafic consiste à répertorier les œuvres volées, à diffuser la liste le plus possible, ainsi qu'à uniformiser les normes nationales et internationales. Pas un mot sur les mesures à prendre dans les petits musées pour se prémunir des malandrins.

Que peuvent donc faire ces derniers? «La Suisse n'est pas la Mecque des voleurs», temporise Josef Brülisauer, secrétaire de l'Association des musées suisses (AMS). Selon lui, la seule sécurité fiable reste la présence de surveillants dans les salles du musée. «Malheureusement un poste de surveillant coûte 100 000 à 150 000 francs par année, une somme que ne peut pas dépenser n'importe quel musée de campagne.» Même son de cloche chez Bernard Schüle, président de l'AMS et conservateur au Musée suisse. «Les voleurs qui fournissent le trafic illicite préparent leur coup et repèrent les lieux. Ce sont des professionnels qui déjouent très facilement tout système de sécurité. Il ne faut donc jamais oublier que nous ne protégeons que des objets, dont la sécurité ne doit pas mettre en danger des vies humaines. Pousser un voleur à s'armer pour commettre un vol est irresponsable.»

Un conservateur zurichois croit avoir trouvé la solution. Christoph Schweiss dirige trois musées: le Ritterhaus Bübikon, dédié à l'Ordre des chevaliers de la Croix de Malte – Stéphane Breitwieser y a dérobé une arme –, le Musée de la coiffure suisse à Ballenberg et l'Ortmuseum de Küsnacht, sur la Goldküsste. C'est dans ce dernier qu'il applique sa théorie: «amuser le public pour éviter la plupart des vols». Selon lui, la majorité des vols sont dus à la frustration des spectateurs plutôt qu'à un trafic international. «Dans un musée, le visiteur ne se contente pas d'observer, il veut toucher le plus possible de choses. Le risque d'être volé augmente donc lorsqu'il se promène les mains derrière le dos. C'est pourquoi je ne me borne pas à poser des objets dans une vitrine; je fais participer le visiteur à la vie du musée.» Christoph Schweiss a donc truffé les salles de l'Ortmuseum de petites surprises. Dans une pièce reproduisant l'intérieur d'une boutique zurichoise au XIXe siècle, les enfants peuvent par exemple se servir de chocolats. «Ce stratagème me permet d'exposer des antiquités à portée de main sans qu'elles disparaissent. Trois kilos de chocolat par an me coûteront toujours moins cher qu'un système de surveillance vidéo!» Plus loin, une armure du XVe siècle est à disposition des visiteurs qui ont la possibilité de s'en coiffer. «Il est ridicule et trop cher de vouloir faire la course à l'escalade avec les voleurs, ils auront toujours une longueur d'avance sur la technologie. Autant donc donner au visiteur ce qu'il veut.»