«Les musées suisses excluent l’art chinois»

Référence dans l’art contemporain chinois, le Suisse Lorenz Helbling vient d’ouvrir une nouvelle galerie à Shanghai. Et regrette le manque d’intérêt des institutions helvétiques pour les artistes venus de Chine

En combinaison rouge vif, quatre hommes poussent avec précaution un chariot et son chargement, un tableau d’au moins trois mètres sur cinq. Une grosse berline allemande se parque juste à côté d’eux; en sort un couple élégant et jeune qui s’engouffre aussitôt dans une des nombreuses galeries du «M50». Rue Monganshan 50, à Shanghai, la communauté artistique s’est emparée depuis une quinzaine d’années d’une ancienne usine qui n’est pas sans rappeler celle de Kugler à Genève. Le décor industriel y abrite le studio de quantité d’artistes reconnus ou encore naissants.

Le M50, c’est aussi un lieu privilégié par plusieurs galeries. Dont celle du Suisse Lorenz Helbling. Lancée au milieu des années 1990 au Portman, le seul hôtel cinq étoiles alors à Shanghai, ShanghArt s’est ensuite installée dans l’ancienne concession française. Puis au M50, où elle dispose d’un deuxième espace, le H-Space. Après avoir pris pied à Pékin et Singapour, ShanghArt inaugurait la semaine dernière un autre lieu d’exposition sur le West Bund, le nouveau haut siège des arts à Shanghai.

Guitare électrique

Juste avant cet été, avant que la chaleur ne devienne étouffante, Lorenz Helbling acceptait le jeu des questions-réponses. Installé dans un fauteuil en cuir à l’étage de sa galerie, à côté d’une guitare électrique, il allumait une première cigarette. Pour beaucoup, Lorenz Helbling est devenu une référence dans le monde de l’art contemporain chinois. Lui dit juste: «Je fais ce que je peux pour aider les artistes à créer.»

«Parti de rien et avant tout le monde, il a réalisé un travail incroyable, et en toute modestie», applaudit Uli Sigg, un autre Suisse mais surtout le plus grand collectionneur privé de cet art chinois créé pour l’essentiel depuis les années 1980. Ancien ambassadeur à Pékin, il se souvient avoir rencontré Lorenz Helbling en 1995 à Shanghai, «lors d’une réception donnée à l’occasion de la visite du conseiller fédéral Flavio Cotti». Uli Sigg était impressionné par la capacité du galeriste «à très vite s’immerger dans ce milieu et à nouer de solides contacts avec les artistes. Sa remarquable maîtrise du mandarin l’a beaucoup aidé.»

Originaire de Brugg (AG), Lorenz Helbling a découvert la Chine en 1985, comme étudiant en histoire et cinéma à l’Université Fudan de Shanghai. Rentré à Zurich, il commence à travailler pour l’industrie informatique, puis part vite tenter sa chance à Hongkong d’abord. Une galerie l’embauche, mais la plupart des artistes exposés vivent en Chine. En 1996, il se lance et crée la sienne, la première du genre à Shanghai. Beaucoup le prenaient alors «pour un fou».

Tête de chameau

Vingt ans ont passé. ShanghArt «accompagne», comme il dit, une petite cinquantaine d’artistes, presque autant que lorsque Le Temps lui avait rendu une première visite en l’an 2000. La moitié d’entre eux compte aujourd’hui parmi les plus renommés. Comme Ding Yi, connu notamment pour la répétition du signe «+» sur ses toiles, avec qui il a réalisé sa première exposition, celle du Portman. Ou encore Zhou Tiehai, célèbre pour ses peintures avec des têtes de chameau, que ShanghArt expose depuis ses débuts. Mais aussi des artistes plus jeunes, tels Yang Fudong, réalisateur de films expérimentaux en noir et blanc.

La clé du succès? «Je ne sais pas», répond comme souvent Lorenz Helbling. Le prix d’un tableau? «Je ne sais pas», assure le galeriste, qui prend 50% de commission, «comme c’est la pratique». Mais il réfute tout esprit mercantile. «Cela ne permet pas de créer une relation de long terme avec les artistes», assure-t-il, toujours en quête «d’un point de vue fort» sur ce qu’est la Chine aujourd’hui, sur ce qu’elle inspire. Sans forcément chercher à provoquer: «En Occident, cela peut ressembler à du marketing, et attirer un certain succès. Ici, la provocation n’est pas forcément la meilleure stratégie.» En particulier à l’égard du gouvernement central. «Les artistes sont assez fins pour savoir ce qu’ils peuvent faire», observe-t-il.

Ce printemps, lors de Art Basel Hongkong, Infinity Column, une sculpture d’Ouyang Chun, a été vendue 350 000 renminbis (54 000 francs), selon Bloomberg. Lorenz Helbling ne confirme pas, mais évoque un «prix d’ami». Le développement des foires est «une réaction aux galeries où l’on se tient debout, seul, devant une toile et on ne sait pas si elle est bonne, si elle vaut quelque chose, analyse-t-il. Elles sont aussi une réaction aux ventes aux enchères, où celui qui a le plus d’argent l’emporte et en moins de deux heures tout est réglé!»

Peu de bons artistes

ShanghArt, une vingtaine d’employés, ne cesse de grandir. «Pour moi, il ne s’agit pas de prendre des parts de marché ou de gonfler mon chiffre d’affaires, se défend-il. Les artistes ont toujours beaucoup de mal à vivre de leur travail; c’est dans la nature même de l’art contemporain. En Occident, quantité d’aides et de subventions existent. En Chine, presque rien. Il y a pourtant tellement à faire car ce pays de 1,3 milliard d’habitants dispose de peu de bons artistes.»

Shanghai compte désormais plusieurs dizaines de galeries, alors des musées privés naissent, tel le Long Museum. Même l’Etat s’y met, avec la Power Station, première institution publique de Chine consacrée à l’art contemporain. «En retard sur Pékin, la scène de Shanghai s’anime tout d’un coup, et Lorenz Helbling y participe clairement», souligne Uli Sigg.

Au début de ShanghArt, Lorenz Helbling se souvient que les «expats» constituaient l’essentiel de sa clientèle. A présent, «beaucoup de Chinois viennent acheter. Certains musées aussi, comme Pompidou ou celui de Queensland, en Australie», énumère-t-il. De Suisse? «Aucun. La Suisse est un pays très bizarre. Elle a compté et compte de très bons curateurs comme Harald Szeemann et Hans-Ulrich Obrist, des collectionneurs d’exception tel Uli Sigg, mais les musées, enfermés dans leurs standards, excluent l’art contemporain chinois.» D’autres sont «plus malins, comme le Tate à Londres qui classe les artistes par régions du monde, et se trouve plus libre de décider ce qui est bon.»

En 2014, selon Artprice.com, les ventes d’art contemporain chinois ont reculé de près de 15%. Et cette année? «Je ne sais pas», observe Lorenz Helbling. Il y a quelques années, il était prêt à céder sa galerie. «Dans le catalogue d’Art Basel, nous avions placé une annonce avec notre numéro de téléphone: «Galerie à vendre, bon emplacement». Mais personne n’a téléphoné!» Après quelques secondes de silence, il reprend, «en fait, c’était juste un projet artistique, pas une vraie mise en vente…»

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Lorenz Helbling

Galeriste suisse à Shanghai

«Dans le catalogue d’Art Basel, nous avions placé une annonce: «Galerie à vendre, bon emplacement». Mais personne n’a téléphoné!»