«Si ce que tu veux c'est composer de la musique tonale, pourquoi ne le fais-tu pas?» Conseil avisé que celui prodigué au jeune Steve Reich par Luciano Berio, farouche défenseur d'une musique atonale et référentielle. Il n'en faudra guère plus pour que le compositeur américain délaisse le sérialisme encore largement pratiqué dans les milieux de la musique contemporaine des années 60 pour se forger une esthétique à nulle autre pareille, toute de strates sonores hypnotiques et tourbillonnantes.

En 1976, avec Music for 18 musicians, aboutissement d'une recherche sur la répétition amorcée en 1965, Steve Reich pose les fondements d'une technique appelée à changer en quelques années la face du monde musical international. Choc équivalent à l'apparition des Demoiselles d'Avignon de Picasso sur la scène picturale, l'œuvre de Reich fait basculer la musique contemporaine dans un univers aux repères nouveaux, inspirée aussi bien par la tradition du «drone» oriental, cette note de basse tenue indéfiniment comme une toile de fond, que par le jazz modal d'un Coltrane ou les percussions des gamelans de Bali.

Rarement interprétée en concert, la pièce, donnée ce soir à Genève dans le cadre de la série «Musique d'un siècle», allait rapidement se révéler l'une des œuvres les plus influentes de la musique d'aujourd'hui: avec ses harmonies simples, ses rythmes saccadés bâtis sur une répétition en canon de motifs élémentaires et l'atmosphère irréelle et envoûtante qui se dégage du fondu enchaîné de ses 14 mouvements, Music for 18 musicians est l'acte fondateur auquel se réfèrent plusieurs générations d'explorateurs sonores, de Brian Eno à Autechre, de Tortoise à Pole.

Electronique de 1976, insolente d'actualité

L'œuvre n'est pourtant pas la première pièce minimaliste du répertoire: Terry Riley ou LaMonte Young en avaient déjà jeté les bases au cours des années 60. Elle n'est pas davantage la première composition de Reich à faire usage de ses codes formels répétitifs. Mais demeure sans doute la plus belle, de par le choix de timbres chauds, la richesse de l'entrelacs sonore et la puissance d'envoûtement de ses dimensions pharaoniques (plus d'une heure de variations ininterrompues). Pièce fondamentale de la musique contemporaine dont on mesure à chaque nouvelle parution électronique, c'est-à-dire à peu près tous les jours, l'insolente actualité.

Expression et construction II par l'Ensemble Contrechamps au BFM de Genève ce soir. Reich, Messiaen et Grisey à 20h30. Première partie à 19h15 (pièces de Takemitsu et Isang Yung).

Rens.: 022/329 24 00.