Cela fait seulement quatre semaines, et la vie s’est renversée. En mode pause pour tous, accéléré pour les soignants, arrêt pour d’autres. Du côté des musiciens, bâillonnés par le coronavirus, l’expérience est particulière. Leur mode d’expression ne s’envisage que dans la relation à l’autre. Beaucoup ont suivi l’appel d’internet. Les partages musicaux à domicile fleurissent sur le web. Quelques musiciens de la région témoignent de leur réalité, vécue loin des projecteurs de la scène et de la chaleur des salles.

Le pianiste

Nelson Goerner est un pianiste aimé. Sa délicatesse de jeu et de tempérament fait de cet interprète hypersensible, venu s’installer et créer une petite famille à Genève depuis de nombreuses années, un des instrumentistes que les plus grandes scènes et maisons de disques se disputent. Virtuose, poète et musicien de l’intime, le natif de Buenos Aires poursuit une brillante carrière de soliste, et est aussi un enseignant apprécié.

«Cet arrêt est angoissant, mais je me sens privilégié, car je peux exercer ce que j’aime à la maison. Je m’accroche au piano et travaille tous les jours. Je me concentre sur des œuvres prévues la saison prochaine que je n’ai jamais jouées auparavant. Et je déchiffre énormément de partitions que j’ai toujours eu envie de jouer sans avoir eu l’occasion de le faire. Une des grandes chances des pianistes est leur répertoire inépuisable. Il y a beaucoup d’œuvres inexplorées.»

«A part la frustration de ne pas pouvoir être sur scène, l’important est de se poser des questions à tous les niveaux. Ce qu’on vit, comment et pourquoi. Quelle sera la réponse de la société et est-ce que la crise déclenchera un élan plus solidaire pour sortir renforcé de cette épreuve, et nous relever mieux qu’on était avant? Les facilités technologiques permettent d’imaginer des solutions participatives formidables pour que ce ne soit pas un temps mort. J’ai en projet des vidéos qui devraient se réaliser rapidement. Pour l’enseignement, on va communiquer via Skype pour garder une continuité dans le travail et aller de l’avant malgré tout. Rien ne remplace le contact direct, mais au moins on a ça.»

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Reste la vie hors clavier. «Les liens familiaux en sortent renforcés. Et puis j’ai toujours voulu apprendre à cuisiner. Je possède un gros fichier de recettes, et je compte m’y mettre. Je pratique aussi le yoga depuis deux ans. L’inquiétude de l’avenir est plus difficile à gérer même si d’autres sont dans des situations autrement plus tragiques. Et puis les pianistes ont la chance de pouvoir jouer en récital, ce qui est moins difficile à déplacer ou reprogrammer.»

Le chef

Argentin lui aussi, le chef Leonardo Garcia Alarcon a également choisi Genève pour s’enraciner avec femme et enfants, avant de prendre la nationalité suisse. Homme du dialogue, de la recherche et des croisements fertiles, il arpente le registre historiquement informé avec une énergie insatiable. A la tête de l’ensemble la Cappella Mediterranea, il réagit en chef de troupe, malgré une pneumonie aujourd’hui passée, qui ne pourra être définie que lorsque les tests seront disponibles. Une traversée douloureuse que le musicien minimise en humaniste qu’il est.

«C’était un choc de tout arrêter. Je pense que la maladie est arrivée avec ce stress. Personnellement, j’écris de la musique et j’improvise beaucoup. J’ai besoin de composer chaque jour des pièces, mêmes petites, ou des chansons. Je choisis des poèmes qui peuvent inspirer quelque chose de fort. L’arrêt est très dur, car toute notre énergie tient sur l’adrénaline du contact avec le public, qui nous nourrit constamment. Quand elle n’est plus là, les défenses tombent. Aucun enregistrement ou vidéo ne remplace ça. Le monde s’est arrêté.»

«Ce qui me fait le plus peur, ce sont les amis qui n’auront plus à manger dans une semaine. Ces musiciens gagnent leur pain avec des projets qui tombent tous. On ne parle même pas de crédit, mais de logement et de nourriture. Je pense aux personnes qui sont exilées loin de leur pays, et vivent avec un faible revenu ici, sans aucune garantie de date de reprise. Certains sont déjà en train de penser à un autre travail. Ils sont déroutés du manque d’action de beaucoup d’institutions qui ne donnent pas de message clair sur ce qui va se passer. C’est seulement la solidarité qui va pouvoir nous sauver. Notre premier défi à la Cappella va être d’aider ceux qui ne peuvent pas vivre sans rémunération.

Je pense que c’est aussi pour ça que je suis malade. Je vois la maladie comme une sorte de phénix qui permet de revenir avec plus de force.

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J’espère que les opéras et les festivals européens pourront suivre les consignes du Ministère de la culture français, qui est d’honorer les salaires de tous les artistes interrompus. L’English National Opera l’a fait. Nous devons tous alerter les autorités des différents pays sur cette catastrophe pour la culture. Il faut tirer la sonnette d’alarme pour provoquer une réflexion intense de la part des gouvernements.

Il y a beaucoup d’éléments positifs qui vont en sortir, j’en suis convaincu. Quand je vois autour de moi des compositeurs, des poètes ou des musiciens qui sont déjà en pleine ébullition, je me rends compte que l’être humain a toujours besoin de se battre.»

Le premier violon

Svetlin Roussev est le premier violon solo de l’Orchestre de la Suisse romande. Avec son Stradivarius «Camposelice», il développe une activité internationale de soliste après avoir travaillé aux orchestres de Séoul et de Radio France. L’enseignement à la HEM de Genève complète son tableau professionnel. Sa réaction à la parenthèse actuelle reste positive.

«Absent pour des concerts à l’étranger, j’ai rapidement organisé des cours sur iPad pour suivre mes élèves de la HEM. Les étudiants ont rapidement réagi, étant eux-mêmes disponibles. Techniquement, avec quatre haut-parleurs sur mon appareil, c’est suffisamment performant sur le plan acoustique et presque aussi bien qu’une leçon traditionnelle. Nous avons la chance d’avoir des outils pour rester en contact. Le ralentissement de l’allure effrénée de nos vies est aussi positif. Pour le travail personnel, malgré les difficultés de l’isolement, c’est une occasion d’approfondissement général.»

«Je me tourne vers des activités auxquelles je n’ai pas le temps de me consacrer, comme la lecture, l’entretien physique ou le questionnement sur les choses essentielles. Tout n’est pas noir. Du côté purement instrumental, il faut encaisser la succession d’annulations de concerts. J’ai plusieurs projets de disques avant de rendre le très bel instrument que je joue depuis 2012. J’aimerais en profiter avant de m’en séparer fin août 2021.»

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L’OSR ne rythme plus la vie non plus. «Nous avons un contrat d’environ 200 services par saison à peu près, avec un salaire garanti. Les prestations personnelles s’élèvent environ à 46 par an dans le monde. Là, ce qui est annulé n’est pas payé. Les contrats stipulent globalement que, en cas de force majeure, aucune des parties ne peut demander quoi que ce soit à l’autre. L’arrêt est brutal. Mais en tant que salarié d’une école et d’un orchestre, je bénéficie d’un statut privilégié. Pour y parvenir, la sélection est rude. Cette sécurité se gagne de haute lutte. L’orchestre me manque, mais j’espère qu’on va pouvoir se retrouver bientôt.»


Confinés sur Instagram

Unis par les réseaux sociaux, la famille Viotti et le clarinettiste autrichien Andreas Ottensamer se sont lancé une série de «challenges».

Si beaucoup de musiciens postent des vidéos de concerts à la maison, la cantatrice helvético-française Marina Viotti, son frère Lorenzo Viotti et le clarinettiste Andreas Ottensamer – en lien à distance grâce aux réseaux sociaux ­ – vont plus loin. Ils se sont lancé, via un groupe d’amis sur Instagram, une série de «challenges» auxquels participe aussi le frère corniste Alessandro Viotti. Tous les jours, ils filment leurs exploits sur un mode ludique. Des vidéos de leur retraite avec du texte et des émojis.

«J’étais à Lisbonne avec ma fratrie, quand nous avons dû rentrer précipitamment au domicile familial, à Lyon, raconte Marina Viotti. Toutes mes affaires, je les ai laissées à Valencia, en Espagne. Quelque temps auparavant, nous terminions une série de représentations de Roméo et Juliette à la Scala de Milan, où je chantais le rôle de Stéphano, le page de Roméo, et où mon frère Lorenzo dirigeait l’orchestre de la Scala. A la fin, plusieurs chanteurs et membres de l’audience étaient tombés malades, et on s’est demandé a posteriori si on n’avait pas attrapé le coronavirus!»

Talentueux et photogéniques

La famille Viotti, c’est une fratrie de musiciens. Leur père chef d’opéra, Marcello Viotti, natif de Vallorbe, est mort subitement en 2005. Marina Viotti chante désormais dans des grandes productions lyriques. Lorenzo, lui, grimpe les échelons d’une belle carrière de chef d’orchestre – il a remplacé au pied levé Yannick Nézet-Séguin dans la 3e Symphonie de Mahler, pour ses débuts au Berliner Philharmoniker, juste avant le confinement. Grand ami de Lorenzo Viotti, Andreas Ottensamer est de son côté clarinettiste au Berliner tout en menant une brillante carrière de soliste.

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Photogéniques à souhait, ces jeunes musiciens profitent de leur aisance sur les réseaux sociaux pour faire exploser le corset du monde classique. Quant aux challenges, ils sont de nature sportive ou artistique. Faire un maximum de sauts à la corde en une minute, être à plat sur le ventre avec un balai dans le dos et réussir à se relever sans que celui-ci touche le sol, improviser un numéro de ballet, apprendre par cœur le fameux monologue de Hamlet en vieil anglais, sans se tromper: autant de défis à la fois ludiques et absurdes.

Concerts live

«J’ai trouvé formidable d’apprendre une tirade de théâtre, confie Marina Viotti, ça m’a fait travailler la mémoire.» «C’était amusant de se confronter à une discipline aussi élégante que la danse classique, explique Andreas Ottensamer, parce que bien sûr, nous ne savions pas comment nous y prendre.» Ces défis un peu légers n’excluent pas des initiatives plus sérieuses.

Andreas Ottensamer a ainsi noué un partenariat avec son label – Deutsche Grammophon – et Arte pour filmer des concerts en direct de la Meistersaal, à Berlin, en compagnie de Julien Quentin: «Nous respectons les distances sociales avec mon pianiste», précise-t-il. Marina Viotti s’est, elle, filmée chantant la mélodie Hôtel, de Poulenc, avec son frère Lorenzo au piano. «Cet air parle d’une chambre qui a la forme d’une cage: je trouvais qu’elle évoquait le confinement.» Selon Andreas Ottensamer, «notre mission est limitée, mais nous essayons d’apporter de la joie aux gens par nos concerts ou petits challenges stupides…» Stupides, vraiment? Disons plutôt dépaysants. JULIAN SYKES