Zappa compilé par ses zélateurs, New Order dévoilant ses disques de chevet, Bowie programmateur du festival londonien Meltdown. Pas de doute, la vogue des artistes-curateurs s'adjuge aujourd'hui les faveurs de la pop. Phénomène bien connu du monde des arts visuels, le gommage des frontières séparant les plasticiens de leurs exégètes tient désormais de l'évidence. A Paris cet automne, le Grand Palais confie au peintre Lucian Freud le soin d'orchestrer la rétrospective de son devancier Constable (lire le Samedi Culturel du 16 novembre), tandis qu'un Michel Ritter, fraîchement nommé à la tête du Centre culturel suisse, se réjouit d'«organiser des expositions comme on crée une œuvre». Flou artistique que la musique, compagne privilégiée des arts contemporains, reprend aujourd'hui à son compte. Démocratisation des moyens de production, accès direct à la musique et aux créateurs par le biais d'Internet, l'informatique et ses réseaux font un sort à la polarisation stricte du musicien «actif» confronté à ses auditeurs «passifs». Equipés d'un graveur de CD sur leur ordinateur, les auditeurs d'aujourd'hui recomposent à leur guise une écoute personnelle, prenant le pouvoir avec les mêmes outils (les CD) que les créateurs eux-mêmes. D'où l'envie de découvrir, à l'instar du musicien apprenant son métier à l'écoute d'autrui, les choix musicaux de ses idoles.

Avec ses compilations «Back To Mine», la structure anglaise DMC (Dance Music Community) l'a compris la première. Depuis quelques saisons, la série regroupe sous la forme d'un mix continu les choix d'un groupe, sans restriction stylistique aucune. Après des volumes consacrés aux goûts d'Everything But the Girl ou Morcheeba, la dernière en date s'attarde ainsi sur une sélection opérée par le groupe New Order, dévoilant son amour inattendu pour Captain Beefheart, Missy Elliot ou Donna Summer. Une initiative aujourd'hui suivie par les héritiers du défunt Frank Zappa qui, en confiant à d'autres musiciens américains (Jon Fishman du groupe Phish et Larry LaLonde de Primus pour les premiers volumes) le soin d'organiser leur propre «Best of» de l'œuvre pléthorique du maître, y trouvent une manière originale de continuer à faire fructifier un catalogue presque intégralement publié. Car l'entreprise, loin de constituer une curiosité pour mélomanes avertis, s'impose désormais comme un «business model» au succès exponentiel. Mis sur pied depuis quelques années dans un centre de vacances de la côte anglaise, le festival All Tomorrow's Parties, basé sur le principe d'une programmation confiée chaque année à un musicien différent, tient aujourd'hui du phénomène. A tel point qu'en 2003, trois éditions jalonneront l'été, dont une à Los Angeles et l'autre à New York.

Si la recette fonctionne, c'est que le monde musical, chahuté par le sampler omnivore, ne s'embarrasse plus guère de frontières stylistiques inamovibles. Et qu'au milieu des innombrables compilations et festivals interchangeables que génère l'industrie musicale, le goût du risque et l'esprit critique ne sont plus l'apanage de producteurs soucieux de faire en sorte que tout se vaille, que tout se vende. Aux artistes, garants d'une démarche intègre, de recomposer une ligne directrice à partir de leur propre expérience. Et d'établir, au-delà d'une cartographie officielle des grands courants esthétiques de plus en plus difficile à établir, une organisation nouvelle de l'art en affinités électives. Hiérarchie personnalisée dans laquelle la qualité musicale s'arroge à nouveau, pour le plus grand bonheur des mélomanes, le premier rôle.

Zappa Picks, Larry LaLonde, John Fishman (2 CD Ryko/Zomba) Back To Mine, New Order (DMC/Zomba).