On l'a dit: l'heure est aux intégrales de toutes sortes. Le vidéopack complet des James Bond, l'édition Bach en 153 CD, tout Proust en un volume ou cette série des concertos mozartiens semblent répondre à un besoin impérieux, à une demande pressante. Laquelle dénote deux traits caractéristiques de l'homme contemporain. Il y a d'abord cette conscience accrue d'un héritage qu'on n'a jamais fini de scruter, d'un patrimoine que la culture contemporaine ne renie plus.

Mais l'autre raison de la profusion des «intégrales», c'est notre vision «globalisante». Jadis, on regardait le monde à travers une lucarne. Aujourd'hui, c'est une baie vitrée. Bardé de chaînes satellites ou de sites Internet, l'homme est devenu un ogre. Autrefois, il lui fallait de longs mois et pas mal de chance pour pouvoir entendre l'intégralité des symphonies de Beethoven au gré de la programmation des salles de concert. Aujourd'hui, le massif beethovénien peut être englouti en quelques heures. Dès lors, plutôt que de découvrir certains monuments de la culture mondiale pas à pas, on préfère acquérir le tout au prix de gros (et en multipack) pour mieux zapper ensuite, à un rythme et selon un itinéraire personnel, l'important étant de «posséder», d'avoir à disposition les œuvres complètes d'un auteur, quitte à n'en lire que des fragments. Comme si la possession était déjà un pas vers la connaissance, comme si l'appropriation physique était le premier pas d'une appropriation intellectuelle.

L'initiative de Christian Zacharias a ceci de passionnant qu'elle permet de pénétrer profondément la sensibilité de Mozart. On peut aussi y lire son parcours créatif en filigrane, de ses premières acnés musicales jusqu'à sa maturité trop précocement interrompue. On s'aperçoit alors qu'une intégrale bien explorée ne provoque qu'une seule jouissance: non pas celle de la possession, mais celle du vertige qui vous prend devant la profondeur abyssale d'un génie artistique.