A l'aube du troisième millénaire, aurait-on déjà épuisé les possibilités de la lutherie électronique? Certes, les sirènes d'automobiles de Varèse, l'ordinateur 4X de l'Ircam et autres modulateurs à anneaux ont encore de beaux jours devant eux. Mais s'il fut un temps où certains festivals de musique contemporaine accueillaient presque honteusement des concerts de flûtes à bec égarés dans les affres de la musique microtonale, des grands noms de la création musicale composent désormais des pièces conçues pour des instruments dits d'époque ou anciens. Ainsi du prolixe compositeur George Benjamin, dont le catalogue comporte déjà quelques pièces «piliers» de ce répertoire en plein essor, de Pascal Dusapin avec son opéra Médée Material ou de Klaus Huber à qui l'émouvante viole d'amour doit de fort belles pages.

Mais le plus parlant exemple de cette nouvelle jonction de l'ancien et du nouveau revient à l'ensemble de musique baroque Les Arts Florissants, qui pour le concert-anniversaire de ses vingt ans d'existence en décembre 1999 a programmé aux côtés du baroquissime «Te Deum» de Marc-Antoine Charpentier le «Motet III, Hunc igitur terrorem» du compositeur Betsy Jolas, l'une des figures majeures de la musique contemporaine française d'après 1945. La critique a abondamment commenté l'événement, et si d'aucuns y ont vu une nostalgie plus ou moins avouée – et par là même plus ou moins condamnable – pour un passé qui n'est plus, d'autres de répliquer qu'il ne s'agit là que d'un nouveau symptôme de l'ère du cross over qui voit aussi bien le folklore yiddish revisité par John Zorn que les muzaks proto-vivaldiennes de l'humide violoniste (?) Vanessa Mae.

Et en Suisse? Outre Klaus Huber, des compositeurs comme Jean-Jacques Dünki et Rudolf Kelterborn ont déjà goûté aux charmes des archets baroques. Le Genevois Eric Gaudibert vient allonger la liste avec sa «Fantaisie Concertante» (Hommage à Carl Philip Emmanuel Bach) pour pianoforte et quatuor à cordes baroque, créé demain à Genève dans le cadre de la saison Legato. Commande de la Radio suisse alémanique DRS2, cette œuvre réalise un rêve de Gaudibert, qui depuis plusieurs années envisageait d'écrire un concerto pour clavecin, pianoforte et cordes (baroques). Resté dans les limbes, le projet s'est finalement concrétisé pour une formation plus réduite.

Transcender les contraintes

Au-delà d'un quelconque phénomène de mode, ce sont les progrès de la technique des instruments d'époque qui ont avant tout motivé Gaudibert. «Utiliser de tels instruments s'apparente à un jeu de restriction», explique-t-il. «Ces instruments ont une dynamique beaucoup plus limitée que les instruments modernes, le pianoforte a une tessiture plus réduite que celle de piano actuel, les instruments à cordes sont «flottants», le violon n'étant pas coincé par le menton, le violoncelle n'étant pas stabilisé par une pique. Autant de contraintes de départ qu'il faut transcender en faisant l'impasse sur la virtuosité traditionnelle, pour mettre en valeur d'autres qualités, comme la couleur caractéristique des timbres, la souplesse de l'articulation.» Et pourquoi cet hommage au plus préromantique des fils Bach? «La sensibilité de Carl Philip Emmanuel, ses fantaisies pour pianoforte seul m'ont toujours séduit, de par leur climat introspectif, rendus de manière toute particulière par la finesse de timbre du pianoforte» dit le compositeur.

Chiara Banchini, premier violon de l'Ensemble 415, reconnaît qu'une telle expérience ne va pas sans un temps d'adaptation, même pour elle et ses musiciens qui ont tous une expérience des répertoires classique et contemporain sur instruments modernes. Mais ce qui a immédiatement emballé les musiciens de 415, c'est l'indéniable parenté de ton entre Gaudibert et les deux Quintettes de Boccherini également au programme. «Il y a dans l'écriture de Gaudibert une rhétorique baroque tout à fait évidente, explique Chiara Banchini, et une atmosphère commune, entre les nuances piano et mezza voce privilégiées par Boccherini et les sonorités flautando de Gaudibert». Un croisement somme toute bien naturel pour la violoncelliste Käthy Gohl, qui considère que baroqueux et interprètes de musique contemporaine ont quelque chose de vraiment en commun: le goût de faire des choses nouvelles…

Ensemble 415, 18h, Conservatoire de musique de Genève. La création de l'œuvre de Gaudibert sera précédée d'une présentation du compositeur lui-même. Rés. Service Culturel Migros.