L'oreille câlinée par les tendres refrains d'Une Histoire d'amour, on ne peut que constater l'évidence du couple que forment aujourd'hui à la scène Anna Karina et Philippe Katerine. Nostalgique, ironique, tendre et terriblement séducteur, cet album sans âge ne doit pourtant son existence qu'à la persévérance d'un homme de théâtre.

Invisible mais omniprésent dans la genèse de cette Histoire d'amour musicale, Jean-Marc Grangier, directeur de l'Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, rêvait de faire chanter à nouveau l'égérie de la Nouvelle Vague et de donner ainsi suite à l'impérissable «Sous le soleil exactement» que Gainsbourg avait jadis offert à la muse de Godard. «J'avais remarqué qu'Anna Karina chantait dans pratiquement tous ses films et pourtant, comme tant d'autres comédiens, elle n'a jamais développé ce goût, ni révélé ce talent évident», explique aujourd'hui Jean-Marc Grangier. Profitant du passage d'Anna Karina à Chalon, où elle vient jouer «Après la répétition», il parvient bientôt à vaincre ses réticences – «Des chanteuses qui chantent, il y en a déjà tellement!» – pour se glisser ensuite dans la peau de l'entremetteur.

Reste à dénicher l'auteur capable de trouver le ton et les mots justes pour offrir à Anna Karina une partition digne de ses antécédents. Philippe Katerine, déroutant représentant de la «nouvelle vague» des chanteurs français et mentor patenté – il a notamment fait chanter sa sœur et sa petite amie sur L'éducation anglaise –, emporte les suffrages de Jean-Marie

Grangier qui s'effacera aussitôt après avoir obtenu satisfaction.

Katerine est pourtant moins facile à convaincre que son admiration de toujours pour l'héroïne de Pierrot le Fou pouvait le laisser supposer. «Plus que n'importe quel disque, les films de Godard ont changé ma vie», témoigne le musicien qui a en outre repris «Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerai toujours», qu'Anna Karina chantait dans Pierrot le Fou, bien avant d'avoir eu vent d'un quelconque projet de travail en commun. Entre les messages sans réponses et un malentendu qui sera long à dissiper – «Je croyais à une plaisanterie, explique Katerine, on m'avait dit qu'il s'agissait seulement d'accompagner Anna pour une soirée dans une boîte de nuit» – deux mois s'écoulent avant le premier rendez-vous. Comme dans tout bon roman de gare, les choses s'accélèrent alors soudainement. Malgré un voile de gêne et quelques silences timides, les deux artistes se découvrent vite une communauté de goût et d'esprit. Une sorte de coup de foudre salué par un curieux augure: «Lors de notre première rencontre, nous avons dîné dans le quartier de Montorgueil. En quittant le restaurant, deux lettres étaient peintes sur le volet métallique du magasin d'en face, deux K qui scellaient symboliquement notre amitié», raconte, encore amusée, Anna Karina.

Il faudra six mois au duo pour donner le jour à Une Histoire d'amour. Katerine mène la danse, propose ses textes, soumet ses mélodies à la guitare. Anna Karina se laisse docilement guider, refusant rarement les avances du jeune homme. Ensemble, ils revisitent les lieux fétiches de sa vie et discutent des heures durant. «Je l'ai laissé fouiller dans mes photos, explique Anna Karina. Une partie de mon enfance, de ma carrière, m'est ainsi revenue en mémoire.»

Au final, quatorze titres, dont trois chantés en duo, qui esquissent la silhouette d'une muse encore aguicheuse malgré le galop des années, le portrait d'une femme partagée entre sensualité taquine et fragilité blessée. Une déclaration qui conjugue l'ambiguïté des passions incestueuses et la tendre dévotion des amours filiales. «J'aurais pu être ta maman/J'aurais pu être ton enfant/Mais nous qui aimons l'amour/Nous savons bien qu'un jour/On nous prendra pour des amants», témoigne la chanson («Aimons l'amour»).

Anna Karina

Une Histoire d'amour (Barclay/Universal).