Le jour où l'on s'avisera de tenir un guide des meilleures tables de la pop, il y a fort à parier que les deux gourmets d'XTC seront mis à contribution. Label de qualité depuis 1977, le groupe anglais a consigné sur ses galettes savoureuses la recette de la chanson pop parfaite, celle que les Beatles et les Beach Boys se sont disputée jadis à coups de Revolver et autres Pet Sounds. Né des bouillonnantes années punk, XTC (prononcez «extasy») n'a guère varié depuis les ingrédients de sa petite cuisine personnelle, se contentant d'en ajuster les proportions pour l'accommoder au goût du jour. Un savoir faire aussi constant qu'indémodable, alignant les perles pop avec un sens consommé de l'arrangement, du primesautier «Making Plans for Nigel» (1979) à la richesse orchestrale de «Wrapped In Grey» (1992).

Aujourd'hui, après bien des changements de personnel, l'appellation ne recouvre plus guère que la paire de créateurs formée par l'excentrique Andy Partridge et le discret Colin Moulding, légataires universels du mythique duo d'écriture Lennon-McCartney. Condamnés à un silence de sept ans suite à la bataille légale engagée par un ancien label ingrat, les deux quadragénaires se sont alors repliés dans leurs foyers respectifs de Swindon (petite ville du sud de l'Angleterre), élaborant en secret l'un des disques les plus aboutis des années 90.

Merveille de pop ouvragée, d'orchestrations soignées et d'harmonies vocales en apesanteur, Apple Venus Volume 1 (1999) renvoie à sa copie l'ensemble de la scène pop anglaise, persuadée de rivaliser avec le génie des Beatles en en singeant les traits les plus saillants. Un ensemble de mélodies finement ciselées, auquel s'ajoute aujourd'hui Wasp Star (Apple Venus Volume 2), second volet renouant avec les guitares rock de leurs débuts. D'ordinaire peu enclin à disserter sur les stratégies musicales de XTC, le chanteur et guitariste Colin Moulding a accepté de commenter cette double parution salvatrice.

«Toutes les chansons de ces deux albums ont été composées pendant la période 1992-1996, lorsque nous n'avions plus de maison de disques. Aussi absurde que cela puisse paraître, nous avons voulu les enregistrer toutes, et nous nous sommes vite retrouvés à court d'argent. D'où la nécessité de publier ces chansons en deux temps.» Dictée par des paramètres économiques, la publication séparée des deux volumes correspond également à un choix esthétique: «Autrefois, nous mettions tout ce que nous avions de meilleur dans un seul disque, sans trop réfléchir à la tonalité globale de l'album. Cette fois-ci, nous avons voulu faire la distinction entre des sonorités qui nous paraissaient très différentes, publiant d'abord les chansons les plus «symphoniques», et ensuite les morceaux à guitares.»

Une volonté d'isoler plutôt que de confronter les différences que reflète à merveille l'étrange association musicale de deux créateurs aussi farouchement indépendants: «XTC n'est pas un groupe dans le sens traditionnel du terme, reconnaît l'intéressé. Avec Andy, notre collaboration se limite à échanger des idées d'arrangements. L'écriture de chansons est une chose trop personnelle pour être partagée, et nous n'avons jamais été le type de groupe qui se réunit pour jammer. Notre méthode serait plutôt de s'asseoir chacun chez soi pour ne se retrouver qu'une fois les chansons terminées.»

Dans un même élan, XTC ne donne plus de concerts depuis 1982, au grand soulagement de ses membres: «Je n'ai jamais été un grand fan de la scène, cela me faisait une peur bleue. Je n'ai rien d'un public performer, et je ne me suis jamais senti à l'aise au milieu de la foule.» Autarcie oblige, le duo travaille désormais dans le garage de Colin, réaménagé en studio d'enregistrement. Histoire de ne laisser à aucun autre marmiton le soin de gâter la sauce savamment élaborée par le duo, en plus de vingt ans d'une relation à distance dont la cohésion musicale tient encore du miracle.

XTC, Apple Venus volumes 1 & 2 (deux disques Cooking Vinyl/RecRec).