En 1966, Jacques Dutronc délaisse sa promise du moment pour ravir Françoise Hardy au photographe vedette du magazine Salut les Copains, avec lequel la chanteuse débutante est alors fiancée. Pas rancunier pour un sou, Jean-Marie Périer deviendra l'un des plus fidèles amis du couple. Portraitiste attitré de Françoise Hardy, c'est également lui qui offrira son baptême du cinéma à Jacques Dutronc (Antoine et Sébastien, 1973). Trois décennies après ce remarquable hold-up sentimental, le couple chic et choc de la chanson française est toujours d'actualité. Mais si Jacques Dutronc et Françoise Hardy peuvent aujourd'hui se targuer d'une carrière personnelle plus qu'enviable, leur bilan artistique commun a la maigreur diaphane de «l'endive du twist».

Jusqu'à la sortie du récent Clair-Obscur (lire le Samedi Culturel du 6 mai), sur lequel figure la reprise de «Puisque vous partez en vacances», l'idole yé-yé et le play-boy au cigare n'avaient en effet enregistré qu'une seule fois ensemble. En 1978, à la demande insistante de Gabriel Yared et Michel Jonasz, qui préparent l'album J'écoute de la musique saoule pour la chanteuse, le couple grave dans le sillon «Brouillard dans la rue Corvisart». «C'est une belle chanson, commente aujourd'hui Françoise Hardy, mais elle ne nous correspond pas vraiment, ni à moi ni à Jacques. Alors que «Puisque vous partez en vacances» est en accord total avec ce que nous sommes et ce que nous aimons, tant sur le plan du texte que pour ce qui est de la musique.»

Composée au milieu des années trente par Jean Nohain et Mireille, la chanson – un dialogue léger entre deux amants sur un quai de gare – aurait vu le jour suite à une violente dispute entre la directrice du Petit Conservatoire de la chanson et son parolier, qui entretenaient des rapports assez conflictuels. A la veille d'un départ, Mireille en aurait ainsi trouvé le texte sur le pas de sa porte, accompagné d'une boîte de chocolat. Délicate attention et joli succès sur les ondes de l'ORTF. «C'est la chanson de Mireille que je préfère depuis toujours, précise Françoise Hardy. Non seulement le texte raconte une belle histoire, mais c'est une chanson qui a été écrite comme un vrai duo. J'ai retrouvé une version enregistrée de cette chanson un an avant d'enregistrer Clair-Obscur. En l'entendant à nouveau, j'ai eu les larmes aux yeux, parce que cela ressuscite une période que je trouve extrêmement touchante. L'idée de reprendre cette chanson avec Jacques m'est venue quasiment aussitôt. Et il a été d'accord tout de suite.» Idem pour le fiston, Thomas, qui insiste pour faire partie de l'entreprise. Il tiendra la guitare sur le morceau.

Uni dans la volonté de rendre hommage à une grande dame de la chanson française, qui a compté jusqu'à son décès en 1996 parmi les intimes de Françoise Hardy, le couple a pourtant connu quelques difficultés au moment d'enregistrer. Une réalisation difficile, due en grande partie à la différence de caractère des deux artistes. Avec d'un côté une Madame Hardy aussi organisée que méthodique, qui aime que tout soit abouti au moment d'entrer en studio et, de l'autre, un Monsieur Dutronc cultivant autant que faire se peut l'art du dilettantisme qui a fait sa réputation. Confirmation du principal intéressé: «Ce duo c'était bien. Sauf que Françoise est beaucoup plus tatillonne que moi. Elle revient sans arrêt sur le truc: «Ah, ça ne va pas, il faudrait refaire cette phrase, ce mot…» Moi je m'en fous. Je préfère un ensemble un peu délabré, décalé, qu'un puzzle bien fait qui ne dégage rien.»

Malgré sa fraîcheur – digne d'une romance adolescente – et un habillage musical délicieusement nostalgique, «Puisque vous partez en vacances» n'est peut-être pas le titre le plus marquant de l'excellent Clair-Obscur. Pour ce qui est des duos, on préférera notamment «Celui que tu veux», en compagnie du jeune et encore inconnu Ol, et l'impeccable «I'll be seeing you», avec Iggy Pop. Mais la chanson a l'avantage d'éclairer sous des atours innocents l'un des fondements du couple Dutronc-Hardy. Un culte de l'indépendance et de la différence qui compte sans doute parmi les secrets de sa longévité. «Le fait d'être marié n'est en rien une garantie de quoi que ce soit, confirme Dutronc. Aujourd'hui, à moins de vivre dans une campagne reculée, il paraît inconcevable d'être l'homme d'une seule femme, ou la femme d'un seul homme.» «Dès notre rencontre, reprend sa compagne depuis trente-trois ans, Jacques a mis des distances entre nous. J'en souffrais au début, mais au bout d'un certain temps, c'est la meilleure façon de vivre ensemble longtemps, à côté l'un de l'autre. D'ailleurs notre relation est une partie de cache-cache. La seule chose qu'on ait en commun, c'est l'enfant. Mais c'est énorme.»

Françoise Hardy: Clair-Obscur (EMI).