Julien Mages est un auteur et metteur en scène remarquable. Au premier sens du terme. Celui qui a titillé Sandrine Kuster, directrice de l’Arsenic, en 2006. Puis Françoise Courvoisier, directrice du Poche, à Genève, et enfin René Gonzalez, feu directeur de Vidy-Lausanne, où ce trentenaire a établi ses quartiers depuis 2009 avec sa compagnie, le Collectif Division.

Remarquable, donc, Julien Mages, car son écriture, impressionniste, poétique, évoque les liens familiaux avec une liberté et une acuité peu communes, comparables aux textes du Français Joël Pommerat. Nouvelle preuve ces jours avec Ballade en orage, ouvrage étrange qui propose à Vidy une relecture contemporaine et chantée (oui, oui!) du Roi Lear de Shakespeare. Bienvenue sur la planète Mages.

Le collectif fait du bien aux comédiens. Ils y développent leur ton, leur style, leur audace. Ils y trouvent un lieu où progresser en toute sécurité et en toute amitié. Ainsi en va-t-il du Collectif Division créé en 2006 par quatre jeunes acteurs issus de la première promotion de la Manufacture, Julien Mages, Frank Arnaudon, Marika Drei­stadt et Roman Palacio, qui tissent une toile cohérente depuis six ans. Associé à Viviane Pavillon et Athéna Poullos, sorties elles aussi de la Manufacture, ce quatuor très raccord élabore dans Ballade en orage une proposition raffinée et allumée autour des notions de deuil et d’héritage.

La situation? Celle d’un roi Lear contemporain. En coulisse, un vieil homme se meurt et laisse, non pas un royaume à diriger, mais une maison et une affaire à se partager. Sur une scène quasi dénudée à l’exception d’une passerelle polygonale imaginée par Chloé Decaux, ses trois filles et deux frères, amis de la famille (les Edmond et Edgar Gloucester de la tragédie), parlent succession et filiation.Edmond (Roman Palacio) et Gonéril (Athéna Poullos) sont plutôt terre à terre. A coups de petites phrases tranchées, ils disent leur pragmatisme volontiers vulgaire.

A l’inverse, Edgar (Frank Arnaudon) et Cordélia (Marika Dreistadt), plus profonds, explorent les sensations. Lui questionne sa «petite peine» et son rapport presque filial au mourant. Et ça donne ceci: «Ma petite souffrance à la peau lisse. Que vois-tu sur ces vieux fronts penchés sur le grand vide?». Cordélia parle étangs, arbres et oiseaux, évacue sa tristesse par le haut. Et ça donne cela: «Un jour je serai là. Un jour je serai maintenant. Un jour je serai ce jour.» Est-elle «malade», comme le prétend Régane (Viviane Pavillon), la sœur la plus effacée qui prend sa revanche en fin de traversée?

La maladie pourrait être un thème de cette ballade où chacun affiche une pathologie. Manque d’amour, de visibilité, de sens des réalités. Une famille boiteuse, déboîtée. Ce déséquilibre est traité dans le texte-même de Julien Mages, qui se partage entre vastes monologues, abîmes de soi, et dialogues de sourds, impasses relationnelles. Mais l’astuce, ou l’espoir de ce clan déficient, c’est la chanson. Subitement, les discordes s’effacent dans la maîtrise de la polyphonie, le chant à l’unisson, sur des compositions d’Alexis Gfeller. La musique adoucit les mœurs? Chez Julien Mages, elle va plus loin, elle dissout les heurts.

Ballade en orage, Théâtre Vidy-Lausanne, jusqu’au 27 janvier. Tél. 021 619 45 45. www.vidy.ch