Vendredi 22 novembre 1991. Sur les radios du monde entier, la nouvelle se répand comme une onde de choc: Freddie Mercury est atteint du sida. Quarante-huit heures plus tard, le chanteur de Queen décède, mettant un terme à de longs mois de souffrance silencieuse, à l'écart des regards du public auquel il a offert, en vingt ans d'une carrière flamboyante, quelques-unes des images les plus exubérantes et inoubliables de l'histoire du rock. Par sa brutalité soudaine, la disparition de la star oblige alors à reconsidérer celui que l'on abordait jusqu'à ce jour comme un amuseur public d'exception, gratifié par la nature d'un timbre de voix miraculeux.

Homme blessé par une existence entièrement dévolue à la représentation, Freddie Mercury s'est toujours gardé de dévoiler sa vie privée, ne laissant rien transparaître des souffrances qu'occasionnent de nombreuses difficultés sentimentales, ni de la maladie dont il se sait atteint dès 1987. Neuf ans après son décès, la parution d'un coffret (lire ci-contre) retraçant l'ensemble de sa carrière en marge de Queen vient à propos jeter un regard neuf sur la vie parallèle d'un homme qui trouva dans la musique la force d'endurer et de traduire à mots couverts ses souffrances. En témoignent les textes prophétiques de certaines chansons comme «Love Kills» ou «Love me like there's no tomorrow» qui acquièrent, avec le recul, une résonance particulièrement tragique.

D'un naturel secret, aussi réservé en privé qu'explosif sur scène, le chanteur anglais d'origine indienne ne se confiait à la presse qu'à de rares exceptions, entretenant avec le journaliste anglais David Wigg une relation de confiance privilégiée, dont nous publions ici de larges extraits en exclusivité. De cet échange pudique se dégage l'image d'un homme solitaire et combatif, lucide face aux mirages du show-biz et conscient que l'image publique de toute star est asservie à ce proverbe qu'il clamera comme un dernier baroud d'honneur à l'automne de sa vie: «The Show Must Go On.»

Le succès

«La célébrité m'a changé en deux temps. Il serait stupide de nier le fait que je sois devenu snob et arrogant. C'était une phase, la première, bien sûr. Je me prenais pour le nombril du monde. Mais ensuite, j'ai compris que le succès pouvait être géré d'une autre manière et à ce moment-là, j'ai pris garde d'apparaître aux gens comme quelqu'un de normal. Je trouve tellement minable lorsque les gens se disent: «Ah, Freddie Mercury, il ne veut plus me parler.» Aujourd'hui, j'ai trouvé un équilibre entre les deux attitudes. Dans ma situation, de toute manière, on est toujours perdant. Le seul bonheur que je puisse me créer provient de mon argent.» (1984)

L'argent

«Je dépense, dépense, dépense. Je ne suis pas du genre à cacher mon argent dans un matelas et à le compter tous les soirs.» (1979)

«J'ai tout fait pour cela, j'ai payé pour être célèbre, et j'aime en récolter les dividendes. C'est un peu comme gagner au loto, à la différence près que je gagne tous les jours! J'ai travaillé dur pour avoir cet argent. Personne ne me l'a donné facilement. Si je veux une pyramide sur Kensington, je peux me la payer. Cela serait fabuleux, parce que je vais vous dire une chose: je ne vais pas laisser quoi que ce soit derrière moi quand je mourrai. Je veux être enterré avec tout mon bien, comme un pharaon!» (1987)

L'image publique

«La personne exubérante que vous voyez sur scène, ce n'est pas moi. Dans le privé, je suis une personne très douce. Mais tout se passe comme si j'étais handicapé et que je devais combattre cette image de moi sur scène. La plupart du temps, cela joue en ma défaveur. J'ai créé de toutes pièces ce monstre qui me cause du tort et rend difficile toute relation avec autrui.» (1984)

«Par-dessus tout, je crois que je suis quelqu'un d'extrême. Quand je suis sur scène, je me concentre et deviens une autre personne, j'accumule de l'énergie. Je bâtis ma force et la laisse exploser comme un raz de marée. Mais c'est quelque chose que je ne voudrais pas ramener à la maison.» (1987)

La solitude

«On peut être aimé par des milliers de gens et se retrouver la personne la plus seule du monde. Et cela rend les choses encore plus difficiles. La frustration qui en résulte est pire, parce que tout le monde se dit: «Comment quelqu'un comme Freddie Mercury peut-il se sentir seul? Il a de l'argent, des voitures, des chauffeurs, etc.» On porte alors un masque, et je trouve de plus en plus difficile de m'ouvrir aux gens.» (1984)

L'idéologie

«Ma musique est très saine. J'entends par là qu'elle n'est pas politisée, et je ne tiens pas à l'être de quelque manière que ce soit. Je ne veux pas changer la vie des gens d'un coup de baguette magique, je ne veux pas leur livrer de message de paix ou quoi que ce soit du genre dans mes chansons. La musique doit être une échappatoire et je veux qu'ils l'apprécient comme telle. Et s'ils ne l'aiment plus, ils n'ont qu'à la mettre au panier, cela ne me préoccupe pas. Je n'ai pas l'ambition d'entrer dans l'Histoire en me disant: «Mon Dieu, j'espère qu'ils se rendront compte, après ma mort, que j'ai créé quelque chose ou que j'étais quelqu'un d'important.» La vie est pour les vivants. Je me suis amusé, et je vais continuer à m'amuser, et si cela peut faire plaisir aux gens, alors c'est merveilleux.» (1984)

Montserrat Caballé

«Depuis le jour où Montserrat Caballé a accepté de travailler avec moi, ça a été comme un tournant dans ma carrière. Mon Dieu, j'ai du mal à croire que quelqu'un de sa stature et de son univers puisse s'intéresser à ce que je fais. Elle me dit qu'elle y a trouvé une force et une liberté nouvelles. En écrivant ce disque, je ne voulais surtout pas briser la frontière entre nos deux univers. La pire chose qui puisse arriver est que l'on parle d'«opéra rock». Je m'en arracherais les cheveux, car ce n'est pas un «opéra rock», il n'y a pas de nom pour cette musique. C'est tout simplement une musique heureuse.» (1987)

«The Great Pretender»

«Oui, j'ai été ce «grand imposteur» [«The Great Pretender», chanson des Platters que Freddie Mercury interprète sur un 45 tours en 1987, ndlr.]. La chanson originale parle d'un homme qui vient de vivre une rupture amoureuse et qui prétend que rien ne s'est passé, mais je pensais que l'on pouvait la pousser plus loin. A ma manière pince-sans-rire, toutes ces images que j'ai données de moi au cours de ma carrière sont une sorte d'imposture, qui n'avait rien à voir avec ma véritable personnalité. J'ai porté ces costumes, me suis mis dans différentes atmosphères et dans la peau de différents personnages, mais sous cette imposture, il y avait moi qui étais simplement un musicien. Les gens ont pris cela trop au sérieux, et je voulais revenir avec cette chanson sur cette période de ma vie pour dire que tout cela n'était qu'une grande farce.» (1987)

Le sida

«Bien sûr, la menace de la maladie a changé ma façon de vivre. J'ai arrêté de sortir, et pour être franc, je suis devenu une véritable nonne. Je pensais que le sexe était une chose très importante pour moi, et je réalise maintenant que je suis passé de l'autre côté. Vous voyez, je suis le genre de personne à passer du noir au blanc. Je n'aime pas l'eau tiède. Il m'est très facile de laisser tomber, je peux arrêter de boire du jour au lendemain. De même, la crainte du sida a été plus forte, et j'ai simplement arrêté d'avoir des relations sexuelles.» (1987)

Le sexe

«Le sexe ne me manque pas, vraiment. Pour moi, c'était comme une phase dans ma vie. Tout était ouvert, le sexe jouait un rôle important dans tout ce que je faisais, y compris la musique. Je n'aurais jamais été obsédé au point de ne penser qu'à ça. Je vivais tout avec la même intensité et il y avait de l'excès dans toutes les directions. Je ne parle pas des drogues dures, mais la musique, l'amour, je vivais tout cela de manière absolue.» (1987)

La vieillesse

«Je m'en fiche. Je n'ai aucune envie de vivre jusqu'à 70 ans. Je ne veux pas paraître morbide, mais j'ai aujourd'hui 41 ans et 70 ans, cela me semble bien loin. J'ai vécu une vie accomplie, et si je dois mourir demain, cela m'est complètement égal. J'aime l'idée de donner du bonheur aux gens, même si ce n'est que pour une demi-heure de leur vie. Voir naître un sourire sur un visage renfrogné est pour moi une grande satisfaction.» (1987)