Sur la pochette de l'album Zombie, pièce maîtresse dans l'œuvre noire de Fela, une saynète dessinée montre Mr. Follow Follow aux yeux bandés, éternel suiveur black accroché à la veste d'un Blanc narquois. L'Africain, gavé de «Yes Sir», plonge dans un gouffre. L'image, explicite comme le sont les contes pour enfants, résume bien les subversions d'un chanteur engagé et d'une vie de combat.

Depuis son premier cri jusqu'à son dernier chant, Fela Kuti est resté un lutteur féroce. Le scandeur nigérian, armé d'orchestres électrisés et de prose acide, stigmatisait sur une même cible les juntes militaires de Lagos, le néocolonialisme et l'Afrique honteuse de sa nature. Le 2 août 1997, lorsque Fela quittait le monde des suites du sida, c'est une certaine vision du panafricanisme qui s'envolait. La plus implacable. Complétée par une seconde salve de rééditions de quinze albums, cette œuvre foisonnante survit à son contexte originel, le crépuscule des indépendances. Comme il le disait lui-même, Fela était peut-être bien un prophète, dont l'existence reste le témoignage majeur.

Sa naissance, d'abord, en 1938. Fela est un enfant de l'ethnie la plus mystérieuse qui soit. Sa famille appartient à la branche Egba de la tribu Yoruba, dont les ramifications s'étendent de l'Afrique noire aux Caraïbes et à l'Amérique du Sud. Les rituels Yoruba sont parmi les seuls à avoir traversé les océans, malgré l'esclavage. La résistance y est affaire d'hérédité. La mère de Fela est une dissidente politique, son père un pasteur protestant, dont le violon d'Ingres est un piano. Fela Ransome-Kuti voit le jour entre musique et revendications. En lui, les deux resteront à jamais liées.

Envoyé à Londres en 1958, respectant l'injonction paternelle de suivre des études de médecine, Fela y passe cinq ans. Un lustre pour renoncer à une carrière tracée et s'inscrire à la Trinity School of Music, pour se marier et avoir trois enfants, finalement pour fonder son premier orchestre swinguant, Koola Lobitos. Impliqué dans des recherches musicales liées aux traditions africaines, Fela laisse passer l'indépendance du Nigeria. Il retourne dans son pays trois ans plus tard, en 1963. Il joue dans les bars, invente les nuits de Lagos décolonisé. Lors d'une tournée à Los Angeles, il rencontre Sandra Isidore. Membre des Black Panthers, la furie introduit Fela aux écrits de Malcolm X et Eldridge Cleaver. Exit les Koola Lobitos, orchestre sans foi, le groupe s'appelle désormais Fela Ransome-Kuti and Africa 70.

De retour à Lagos, Fela dévore les théories panafricanistes de Kwame Nkrumah. Il invente le terme générique d'afro-beat, bannière pour toute sa création. Jusqu'alors chanteur et trompettiste, il s'attaque au piano et au saxophone. Dans un hôtel décati, l'Empire, il fonde le club Afro-Shrine, première plate-forme pour une œuvre en construction. Difficile de décrire, dans la vie de Fela, la frénésie des années suivantes. Le créateur boulimique y connaît ses premiers triomphes. En 1973, il chante «Gentleman», dont le texte ridiculise les Noirs qui s'habillent à l'européenne. Il tance régulièrement le régime militaire. Pour se faire une idée du Nigeria de ces années-là, le monde retient le seul point de vue de Fela. Le 30 avril 1974, la police, agacée par tant de mauvaise publicité, envahit son domicile, trouve de l'herbe et enferme le musicien récalcitrant dans une cellule.

Sorti de prison, il construit une barrière autour de sa maison et inaugure la République Kalakuta, Etat autoproclamé pour toutes les utopies révolutionnaires. Dans son nouveau lupanar cannabique, où les femmes dévolues au maître des lieux se comptent par dizaines, Fela continue de défier la junte. Dans une satire puissante, les militaires deviennent pour lui des «Zombies». Incorruptible combattant, le chanteur prend alors le nom d'Anikulapo: «celui qui tient la mort dans sa poche». Régulièrement incarcéré, sa république fantoche dévastée par les soldats, sa mère blessée à mort, Fela Anikulapo-Kuti ne cède pas. Durant toute sa vie, contre toute raison, il demeure un opposant.