Sandy Dillon

& Hector Zazou

12 (Las Vegas is Cursed)

(Crammed/RecRec)

Le jour où les grossistes du disque ouvriront un espace aux «inclassables» de la production musicale internationale, Hector Zazou y aura sa place à la dernière lettre, près de John Zorn ou Frank Zappa. Pour l'heure, cependant, les productions de ce drôle d'oiseau errent comme âmes en peine entre les rayons «world», «rock», «électronique» ou «contemporain», sans jamais s'y attarder longtemps. La rançon, sans doute, d'une carrière protéiforme, faite de ruptures et de remises en question salutaires.

En véritable «Zazou dans le métro», le musicien français fait montre depuis plus de trente ans d'une soif inextinguible d'expérimentations tous azimuts. Rocker free dans les années 70 avec Joseph Racaille, pionnier de la world music dans les années 80, orchestrateur de projets de grande envergure dans les années 90 (Nouvelles Polyphonies corses, Sahara Blue avec Gérard Depardieu, etc.), illustrateur de la Coupe du monde de football de 1998, ce quinquagénaire à l'allure d'intellectuel bohème confie travailler par «cycles de dix ans».

Rencontré à Paris alors qu'une nouvelle ère de création s'ouvre à lui, le musicien détaille la démarche audacieuse qui préside à la réalisation de 12 (Las Vegas is Cursed), album de rupture mêlant à ses nappes de sons électroniques dissonants la voix rauque et baroque de Sandy Dillon (lire ci-dessous).

«Au moment d'entamer ce projet, j'étais à la recherche d'une voix très particulière. L'envie était de faire un disque dérangeant, de prendre le contre-pied d'un courant musical privilégiant des choses faciles, douces et agréables, qui est devenu une condition sine qua non du marché. Lorsque les maisons de disques attendent de vous quelque chose que l'on puisse écouter en mangeant entre amis, cela m'agace. Je considère que la musique, comme toute forme d'expression, peut être jolie, mais aussi agressive, simple ou compliquée.»

Envisagé comme une correspondance épistolaire – ses enregistrements circulant de part et d'autre de l'Atlantique – le disque se construit pas à pas, puisant ses racines dans la discothèque éclectique du Français: «Au fur et à mesure que le travail progressait, j'écoutais de plus en plus de choses compliquées. Mon ambition était d'allier l'aspect dérangeant de la musique contemporaine à l'univers du rock industriel.» Une envie d'hybridation nourrie par sa fréquentation régulière de deux pionniers du rock expérimental, Captain Beefheart et Scott Walker.

«Beefheart est celui qui m'a sorti, à 18 ans, d'une éducation traditionnelle, qui a brisé nombre de clichés musicaux. C'est un peu le Jackson Pollock de la musique. Quelqu'un qui a inventé une nouvelle manière de lier les instruments, de composer dans un format rock. Pour moi, c'est de la musique contemporaine, de la vraie musique, c'est-à-dire une musique derrière laquelle on sent une pensée.»

Une approche radicale de l'univers de la pop, prenant à revers ceux qui ne voyaient en lui qu'un aimable orchestrateur de concept-albums New Age. De ses années world aux côtés du Zaïrois Bony Bikaye, Hector Zazou garde le souvenir d'une période passionnante, mais révolue: «A la fin des années 70 à Paris, le magazine Actuel avait lancé ce concept de «Sono mondiale» et organisait des concerts au Rex. Pour un certain nombre de musiciens, ça été un choc. On avait l'impression d'une vraie fraternité, les collaborations se passaient de manière très spontanée. Bien vite, hélas, tout cela est devenu un business, et l'esprit s'est perdu.»

Sa quête de voix inouïes le pousse alors à explorer quelques cultures musicales plus méconnues, de la Laponie (Chansons des mers froides, 1994) aux chants irlandais du Xe siècle (Lights In The Dark, 1998). «Un travail plus égoïste qu'il n'y paraît: c'était surtout une façon d'apprendre en m'amusant. Je considère la musique comme un jeu de construction. Et dans les années 90, ce qui m'intéressait, c'était de faire des grands châteaux très complexes, qui nécessitaient un important travail de recherche.»

Une démesure qu'abandonne sans regret 12 (Las Vegas is Cursed), ouvrant un nouveau cycle d'exploration musicale, plus intime celui-ci. «Je me suis dit que je n'avais jamais fait de disque sur la musique que j'ai toujours aimée, cette musique violente et expérimentale. Au fond, je m'aperçois que, trente ans après, je reviens sur des choses que j'avais mal travaillées. On dit que les premières idées sont souvent les bonnes. Mais quand on est très jeune, on a plutôt peur de ses idées.»