Sur la pochette de son premier album, Projet Bikini, Helena Noguerra flotte dans un aquarium, entouré de petits poissons rouges. La très belle chanteuse évolue avec grâce, moulée dans une robe carmin. Si l'élégance et la légèreté de cette image correspondent bien à la pop délicatement sixties de l'album, elle ne reflète pas le parcours sinueux de cette artiste belgo-portugaise. Une enfance à l'ombre d'une grande sœur célèbre, Lio, un apprentissage difficile de la scène, au théâtre et au cinéma ont précédé une carrière de chanteuse qui peine à démarrer: Helena Noguerra suit une voie étroite et tourmentée.

Projet Bikini, sorti sans aucune campagne de promotion figure déjà dans la catégorie des albums fragiles et sacrifiés. Un sort que la chanteuse affronte avec le sourire. De passage à Genève, elle se prête à l'interview avec un naturel et une grâce craquants.

Helena Noguerra: – «Le premier disque que j'ai acheté, autour des dix ans, c'était Dennis de Blondie. Très tôt, j'écoutais aussi des chansons yé-yé françaises et de la soul. A la maison, c'était plutôt jazz. Mon père est musicologue, spécialisé dans le jazz. Par la suite, j'ai passé par une période new wave et cold wave, très dark.»

Le Temps: – Comment avez-vous vécu le succès éclair de votre sœur, Lio?

– Quand vous avez dix ans et que votre sœur est en tête du hit-parade, vous ne réalisez pas vraiment. Il faut dire que très tôt ma sœur m'a utilisée un peu comme son instrument, comme sa poupée aussi. Elle me donnait des textes à apprendre, à chanter. On se disait que plus tard, on formerait une paire à l'image des Demoiselles de Rochefort. C'était notre idéal. Lorsqu'elle est devenue chanteuse, cela me paraissait donc très normal. C'était la confirmation de nos projets.

– Cela vous a-t-il pesé d'être constamment dans l'ombre d'une sœur?

– C'est douloureux dans l'enfance. On me présentait partout comme la sœur de Lio. Je n'avais pas d'identité. Ce fut un poids pour moi jusqu'à récemment. Mais cela n'a jamais entaché nos relations. Je l'ai toujours admirée. Le problème n'était pas entre elle et moi, mais entre moi et les autres. C'est le rapport à ta propre existence qui est en cause. Faire de la chanson, quand j'y pense, c'était suicidaire de ma part.

– Avant de chanter, vous avez eu une brève carrière d'actrice. Pourquoi avez-vous abandonné?

– J'ai suivi le parcours de la comédienne débutante: de petits films, du théâtre. Mais, cela ne fonctionnait pas vraiment, j'étais tout le temps en train de m'excuser d'exister. Je n'étais pas rassurante pour un metteur en scène. J'avais l'impression de fouler les plates-bandes de ma sœur, qui a joué notamment au cinéma pour Chantal Akerman, Marion Vernoux ou Catherine Breillat. Des univers forts qui me plaisaient, alors que l'on me proposait constamment des scénarios légers, des comédies faciles. Je dois véhiculer une image lisse et légère. C'est étrange, parce que Lio aimerait s'ouvrir à un cinéma plus populaire et commercial, et moi je rêve de jouer avec des cinéastes intello.

– Etre belle, c'est un fardeau pour vous?

– Je me rappelle avoir été très choquée par une interview de Carole Bouquet, lors de la promotion du film Trop belle pour toi. L'actrice disait «en avoir marre d'être belle». Il faut être inconscient pour affirmer cela. La beauté facilite tellement les choses, elle déclenche une douceur chez les gens, une envie de te rencontrer. Les sourires que je croise chaque matin embellissent ma vie. Bien sûr, cela peut être frustrant. On a parfois l'envie de dire: «Regardez à l'intérieur, je ne suis pas aussi belle que cela. J'ai des fêlures, des souffrances!» C'est peut-être dû à l'époque, la beauté se porte mal dans le cinéma français, il vaut mieux avoir un physique plus banal, à moins d'être une femme-enfant, ingénue et libertine. Mais cela commence à changer, heureusement!

– Vous chantez depuis bientôt dix ans. Quel plaisir en retirez-vous?

– Lio m'a proposé de faire des chœurs pour elle. En rentrant dans le monde de la musique, j'ai trouvé un moyen de ne plus être dans l'attente du désir des autres, mais d'être dans le faire. En plus, je réalisais en partie mon rêve de devenir une «Demoiselle de Rochefort». Faire de la variété, c'est chanter mais aussi tourner des clips, toucher à l'image. Chanter, c'est être plus actif, moins dans l'attente. Même si entre mon premier single et Projet Bikini, dix années se sont écoulées.

»Entre temps, quatre projets d'albums ont été refusés par différentes maisons de disques. Quatre concepts musicaux très opposés. J'ai passé de la pop FM à la chanson réaliste, entre Damia et Tom Waits. Je me suis fait jeter. On ne comprenait pas qu'une fille mignonnette veuille chanter des textes rudes, un rien désespérés. Exit.

»Plus tard, j'ai présenté un projet plus dance et décadent, avec Jérôme Soligny, l'un des producteurs d'Etienne Daho. Ma dernière idée refusée était très expérimentale: un mélange inaudible de hurlements et de stridences. Par chance, j'ai rencontré le groupe Ollano, avec qui j'ai enregistré le single Latitudes. Je côtoyais enfin des artistes qui me convenaient, qui partageaient mon univers. Mais attention, je n'aurai pas la prétention de dire que j'étais auparavant une incomprise. Simplement, il n'y avait pas d'osmose entre moi et ces différents musiciens.

– Vos chansons sont très légères, presque futiles. Pourquoi?

– Je préfère utiliser le langage de la pudeur, maquiller la morosité. Un peu comme dans les films de Jacques Demy. Et c'est une attitude que je défends dans ma vie. Lorsque quelqu'un me demande comment je vais, je dirai constamment que cela va, même si je suis au bord du suicide. Sourire, puisque c'est grave. Ce n'est pas un hasard si j'aime la bossa nova. Une musique douce-amère… Alors, bien sûr, dans le milieu artistico-intello, on assimile cela à un manque de profondeur. Mais, qu'importe! J'adore ce que fait Dominique A, mais cela ne me correspondrait pas. Ce serait me travestir.

Helena Noguerra, Projet Bikini, Warner