A propos du Prélude et Fugue BWV 883, il dit: «Le timbre est trop pastel. J’aimerais des couleurs primaires.» Et puis, sur une sonate de Haydn: «Les barres de mesure sont des prisons dont il faut vous libérer.» Et encore: «Les plus grands artistes ne font rien. Ils savent laisser la musique se produire d’elle-même.»

Calme, précis, magistral. Le pianiste hongrois András Schiff, ces jours-ci en master class au Menuhin Festival Gstaad, est fidèle à lui-même. Avec quelques jeunes talents, il aborde les compositeurs qu’il aime – Beethoven, Chopin, Bartók – et ouvre les portes de son imaginaire musical aux finesses infinies.

Le Temps: A l’heure de transmettre votre art, quelle importance garde pour vous l’héritage des maîtres qui vous ont formé?

András Schiff: Avec Ferenc Rados, les débuts ont été très durs. Je n’étais pas un enfant prodige. Mais j’avais remporté un concours télévisé qui m’avait donné une certaine réputation. Lorsque je suis arrivé chez lui, il m’a dit: «Qu’est-ce que tu crois, tu ne sais rien du piano, tu es un idiot complet.» J’étais désespéré; plusieurs années durant, il n’a pas eu un seul mot d’encouragement. Mais je sentais qu’il avait quelque chose de très important à me transmettre. Et puis, après cinq ans, il m’a dit un jour: «Ce n’était pas si mal.» J’ai éprouvé un sentiment de soulagement immense! György Kurtág était aussi très exigeant, mais s’autorisait de temps en temps un compliment: «Ces deux notes étaient sublimes. Mais pas la troisième.» (Il rit) Enfin, à Londres, le claveciniste George Malcolm m’a été d’une grande aide pour Bach. Il m’a enseigné cette façon très transparente d’aborder la musique.

– A cette époque, portiez-vous déjà une attention particulière au répertoire que vous abordiez?

– Non. Adolescent, j’ai étudié à peu près tout le répertoire. Aujourd’hui, j’aime dans une partition qu’il n’y ait pas une seule note inutile. C’est la raison pour laquelle la majorité des œuvres de Liszt, exception faite de la Sonate en si et de sa production tardive, ne me conviennent pas. Et puis, avec certains compositeurs, le chemin est très long. J’ai lutté de 20 à 45 ans pour définir ma propre vision de Beethoven. En tant qu’interprète, il faut savoir identifier ses affinités, et faire des choix. Je le répète souvent à mes étudiants.

– Avec eux, vous parlez énormément d’articulation, de ponctuation, vous utilisez des métaphores. Vous inventez même des paroles sur les notes…

– Oui, c’est très efficace. On peut le faire en n’importe quelle langue, même si c’est mieux d’utiliser celle du compositeur. Je crois que la linguistique a beaucoup d’influence sur le style d’écriture musicale, au niveau du phrasé, de l’accentuation. Pour moi, le répertoire instrumental est un miroir du chant. La voix, la parole, la rhétorique, tout part de là. Enseigner est aussi une manière pour moi de progresser, puisqu’en master class je suis obligé de verbaliser mes idées. Seul, je ne ferais pas forcément cet effort.

– Les compositeurs que vous aimez ont-ils un langage commun?

– En partie. La plupart ont un immense respect pour Bach, Chopin par exemple. En même temps, son discours est très particulier, polonais par ses racines, avec une composante française très forte. C’est curieux, je trouve la personnalité de Chopin exécrable, il n’était généreux avec personne, mais je ne l’entends pas dans sa musique. A contrario, j’entends la personnalité répugnante de Wagner dans sa musique. C’était un génie, mais ce qu’il écrit me fait l’effet d’une drogue, je ne veux pas m’y aventurer. Chopin, lui, est un égocentrique en gants blancs, mais il était si exigeant avec lui-même que ses pièces sont parfaites; rien à ajouter, rien à enlever. Son écriture appelle un jeu économe. J’essaie d’expliquer aux jeunes qu’il est inutile de faire des grands gestes. C’est le contrôle qui amène à la liberté.

– Vous vous montrez très prévenant et chaleureux avec eux.

– Un bon professeur est comme un bon médecin. Il ne fait pas de généralité, chaque cas est différent. Il n’y a qu’une seule chose sur laquelle je suis intransigeant: c’est qu’ils assistent tous aux cours de leurs camarades. J’ai la conviction qu’on apprend autant en observant qu’en jouant, voire davantage.

– Lors de votre récital à l’église de Saanen, vous avez utilisé un étrange piano, très différent des modèles Steinway que l’on entend habituellement.

– C’est un modèle de concert Bech­stein fabriqué en 1921 dont j’adore les couleurs. Il appartenait à Wilhelm Backhaus. Dès qu’on me l’a montré, j’ai été fasciné. J’aime ces sons du Vieux Monde qui m’évoquent les enregistrements de ­Schna­bel. Bechstein fabrique encore des pianos aujourd’hui, mais ils ne sont plus comme ça. Tous les pianos de concert sont devenus si semblables, si standardisés…

– Il y a quelque chose dans ce Bech­stein qui rappelle le pianoforte, l’ancêtre du piano moderne.

– Oui, ils ont en commun la subtilité, mais aussi le fait d’avoir des registres très variés. Le piano moderne est construit pour être absolument égal sur toute l’étendue du clavier. Mais l’écriture de Beethoven nécessite différentes couleurs selon les différents registres, les basses, le médium, l’aigu. Mon prochain projet discographique, qui comportera deux versions des Variations Diabelli, sera probablement réalisé sur ce Bechstein, et sur un pianoforte d’époque.

Master class d’András Schiff au Menuhin Festival Gstaad, jusqu’au 29 juillet. www.menuhinfestivalgstaad.ch