Musique

La musique de John Zorn crée une danse de cristal à Lausanne

Il faudrait une vie pour digérer ce que le musicien new-yorkais a fait à l’avant-garde. Obsédé de klezmer, de bruitisme, de Sade et des mangas, son œuvre est un geste sans repos. Elle est au cœur de la nouvelle création du Béjart Ballet Lausanne

Malphas est un grand président des enfers, on le représente en général en corbeau anthropomorphe, pantalonné, le regard fuyant, la voix cassante; il érige des citadelles et des tours qu’on ne conquiert pas. Malphas est aussi le titre d’un album de John Zorn, tiré du labyrinthique Book of Angels. La pianiste Sylvie Courvoisier – née à Lausanne – et le violoniste Mark Feldman y bataillent en duo au bord du précipice, sur des mélodies ashkénazes et des fractures ouvertes. Cette musique est d’une lancinante douceur. Elle pourrait servir d’introduction plausible à l’œuvre de Zorn.

C’est un méchant cadeau lorsqu’on vous demande par un matin d’hiver agonisant de dresser le portrait du musicien new-yorkais, né dans le Queens le 2 septembre 1953. John Zorn apparaît sur plus de 400 disques, il a écrit pour orchestre symphonique, ensemble de métal hurlant, dessin animé destiné aux enfants hyperactifs, il a revisité Ennio Morricone, Jean-Luc Godard, joué pour des documentaires, échafaudé un renouveau de la culture juive diasporique, il est un très grand spécialiste du Japon, lit Mishima dans sa langue, mais aussi Genet en français, il porte des pantalons de camouflage et des étoiles de David, il est sans doute un des saxophonistes alto les plus poignants de son temps et, sur son répondeur téléphonique, il a longtemps hurlé: «Gimme the cash.» Raboule le fric.

Beauté et brutalité

On n’a rien dit encore. De ce type de banlieue qui tombe par hasard sur Charles Ives, Edgar Varèse, Igor Stravinski, mais surtout sur l’Improvisation ajoutée de Mauricio Kagel; à l’époque, Zorn est d’abord un adolescent aux cheveux gras qui supplicie une basse dans un groupe de surf music. Kagel change cette vie. La pièce dure douze minutes, elle date de 1962. A sa création, elle fait scandale parce que deux assistants doivent nuire le plus possible au travail de l’organiste: ils toussent, frappent dans les mains, sifflent, grognent et hurlent. Zorn estime que rien de plus punk n’a jamais été commis que cette partition perturbée par des moutards payés pour cela. Quelque chose se définit alors de son esthétique: l’humour, le collage, la beauté soumise toujours à la brutalité.

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Dans la foulée, John Zorn découvre un morceau du saxophoniste Anthony Braxton, natif de Chicago, génie de la chute et de l’espace. Les fondations se constituent. Zorn opte pour cet instrument presque humble, beaucoup moins viril que le ténor, un outil propice autant au rire qu’à la mélancolie. Il dévore toute l’avant-garde du free-jazz, étudie avec Oliver Lake, il apprend le swing par ceux qui l’ont déconstruit. Il retourne à Manhattan, la ville n’est pas encore la gigantesque boutique de luxe qu’elle deviendra bientôt, il y a des junkies et des crimes, mais aussi des lofts vides que les musiciens pauvres investissent. Zorn se constitue une famille. Un freak show. Eugene Chadbourne, Fred Frith, Arto Lindsay, Bill Laswell, Ikue Mori, Christian Marclay. Le complexe de supériorité qui les habite semble compenser leur absolue marginalité.

Zorn se prend pour John Cage, il écrit des compositions-jeux, Lacrosse, Archery, ou l’éternel Cobra (1984), des choses imbitables, hilarantes, qui volent au hip-hop et à la noise, aux découpages de Burroughs, à la postmodernité et aux fêtes de la bière. Zorn, c’est son style, ne trie jamais. S’il existait des sous-cultures, cela laisserait entendre qu’il y a des sous-hommes. Zorn aime les polars et l’opéra, fabrique des plateformes comme Naked City, ode à une ville babylonienne où tout semble se chevaucher. Zorn se dote de temples éphémères, la Knitting Factory, puis le Tonic et le Stone, où ses évangiles downtown s’écrivent chaque nuit en des marathons dont ceux qui les ont vécus ne se sont jamais tout à fait remis.

Quartet décisif

Et puis son père meurt. Henry Zorn (1913-1992), amoureux du swing, de la chanson française et de la country. La même année, John se rend à Munich pour commémorer la Nuit de cristal. Le clarinettiste David Krakauer était là: «Quelque chose a changé en John. Il a décidé que nous devions être fiers d’être juifs.» Sur cet œdipe résolu, cette génétique qui le hante, Zorn fonde un mouvement entier: la Radical Jewish Culture. Il veut faire à la musique juive, en particulier celle d’Europe de l’Est, ce que les Noirs américains ont réalisé entre Jelly Roll Morton et Albert Ayler, une révolution copernicienne. Zorn fonde le label Tzadik, il lance un quartet décisif qui porte le nom d’une forteresse de résistance suicidaire (Masada), tous ses albums sont dédiés au fondateur du sionisme Theodor Herzl et sont baptisés d’une simple lettre hébraïque.

Davantage que l’agenda identitaire ou la nécessité culturelle, ce qui frappe dans l’œuvre juive de Zorn, c’est sa puissance musicale et son abondance. Le Book of Angels, émanation de Masada et traité de démonologie appliquée auquel Gil Roman emprunte l’essentiel de sa bande originale pour sa chorégraphie Tous les hommes presque toujours s’imaginent, est un delta de plusieurs centaines de thèmes. Une inextinguible quête de liberté. Le morceau Paschal, choisi par le directeur du Béjart Ballet Lausanne, est extrait de l’album Malphas: les accords impeccables de Sylvie Courvoisier, la paix impérieuse, puis la brûlure, le souffle de Mark Feldman quand il retire son archet, le crissement et les cordes. On imagine les gestes. Zorn est une danse intranquille.

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